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Nikita Mandryka: «Le Concombre masqué, c’est moi!»

Basé à Genève, l’auteur reçoit le Grand Prix Töpffer ce vendredi. Rencontre.

Installé au bout du lac depuis plus d’un quart de siècle, Nikita Mandryka aime déambuler en ville en rêvant.
Installé au bout du lac depuis plus d’un quart de siècle, Nikita Mandryka aime déambuler en ville en rêvant.
ENRICO GASTALDELLO

Son héros vit dans un cactus blockhaus, aux confins du désert de la folie douce. Planté en 1965, le Concombre masqué a fait la renommée de son auteur. Plus d’un demi-siècle que la cucurbitacée cultivée par Nikita Mandryka séduit les amateurs d’absurde et de non-sens. «Le Concombre, c’est moi!», déclare sans ambages son créateur, dans une envolée à la Flaubert. Sa Madame Bovary à lui n’a jamais caracolé en tête des courbes de ventes de ses éditeurs mais a suffisamment marqué le paysage de la BD pour propulser son dessinateur à son faîte. Sacré au Festival d’Angoulême en 1994, Mandryka deviendra vendredi le lauréat du Grand Prix Töpffer 2019, décerné par le Canton et la Ville de Genève. Une récompense qui consacre l’ensemble d’une œuvre majeure, marquée notamment par la création avec Claire Brétécher et Gotlib du magazine «L’Écho des Savanes» en 1972.

À Genève par amour

C’est en voisin que Mandryka viendra réceptionner son prix. Né en Tunisie il y a septante-neuf ans, originaire d’une famille russe, ce Parisien qui fit les beaux jours du journal «Pilote» et fut brièvement rédacteur en chef de «Charlie Mensuel» réside à Genève depuis plus de vingt-cinq ans. «Je suis arrivé ici par amour», raconte l’auteur du Concombre, tout en scannant quelques planches originales à l’occasion d’un workshop donné récemment à la HEAD. «Alicja Kuhn avait monté une pièce autour du «Génie des alpages» de F’Murr. Ce dernier lui a conseillé de jeter un coup d’œil à mes albums. Quand j’ai vu le spectacle qu’elle avait imaginé autour du Concombre, tellement beau et tellement poétique, j’ai eu un coup de foudre. On s’est mariés. À Genève, j’ai trouvé le calme. Je n’en pouvais plus de Paris.» Loin des agitations de la capitale française, Mandryka aime déambuler dans le Jardin botanique, proche de son domicile. «Je vais nourrir mes canards», glisse-t-il avec un sourire entendu.

Entre les serres et les arbres centenaires, Mandryka aime laisser son esprit vagabonder. «Je suis un rêveur. On me l’a assez reproché. J’ai souvent l’impression de me trouver en décalage avec le monde qui m’entoure.» Pour s’abstraire de la folie ambiante, notre homme s’adonne à la musique. Trois heures de guitare le matin, du banjo bientôt, avant de saisir plumes et pinceaux. Il lui arrive de peindre, mais la bande dessinée reprend vite le dessus. On ne négocie pas avec une passion qui remonte à l’enfance. «Initialement, au début des années 1950, j’étais fasciné par le Copyright, un personnage de lézard absurde créé par Jean-Claude Forest (ndlr: l’auteur de Barbarella). Quand cette série s’est interrompue, je l’ai continuée pour moi, dans des cahiers d’écolier. Plus tard, ça m’a inspiré le Concombre. J’ai choisi un légume pour me distancer de la cohorte des animaux anthropomorphes qui grouillaient dans la BD. J’en ai fait un héros masqué, en référence aux héros de mon enfance, comme Zorro.»

Le langage hors norme du Concombre dérive, lui, des inventions verbales de Lewis Caroll. «Gamin, j’ai vu le dessin animé d’«Alice aux pays des merveilles» réalisé par Walt Disney. J’ai voulu lire l’œuvre originale. J’y ai découvert d’extraordinaires jeux de mots. À mon tour, j’ai voulu en inventer. Je travaille un peu comme les surréalistes, en associant des termes qui ne vont a priori pas ensemble.» À l’image de savoureux néologismes du type «bretzel liquide», «huile à pneu» ou «clafoutis financier». Un univers foutraque qui ne laisse pas indifférent. Parmi les fans déclarés du Concombre, on trouve l’écrivain Michel Houellebecq. Le psychiatre et psychanalyste Jacques Lacan a aussi cité la série en exemple.

Du miel pour Mandryka, pas près de quitter son légume favori. «Mon envie de dessiner n’a pas faibli. La sagesse suprême, c’est de faire ce qu’on aime. Depuis que j’ai compris ça, j’applique ce principe», glisse-t-il en vieux sage. «Le Concombre a découvert le tao, comme moi. Il m’accompagne tout le temps.»

Parodie de «comic books»

En attendant de travailler à une prochaine histoire qui mélangera le dessin et l’écriture, Mandryka a peaufiné la réalisation d’une revue dont il compte distribuer un certain nombre d’exemplaires lors de la remise du Prix Töpffer, vendredi. «Ça va s’appeler «Cosmic Stories». Une sorte de parodie des comic books que je lisais quand j’étais gosse. Tout est de mon cru.» Notamment une histoire de douze pages suivant les pérégrinations d’un cerveau se baladant au petit bonheur dans l’univers (sic), ballotté d’une planète de mangeurs d’hommes au micro-ondes d’un tigre du Bengale. Du pur Mandryka.

Prix Töpffer Ve 29 nov., 18h30, HEAD, av. de Châtelaine 7. Nominés Prix Töpffer Genève: Pierre Schilling («L’enquête de l’inspecteur McCullehan»), Tom Tirabosco («Femme sauvage»), Helge Reumann («SUV»). Prix Töpffer jeune BD: Fabian Menor («La lanterne rouge»), Jeff Délez («Quelques bribes éparpillées par-ci, par-là»), Maryline Couraud («Elle e(s)t moi»)

Expositions «Mandryka: dans la bibliothèque du Concombre», jusqu’au 18 jan. 2020, Bibliothèque de Genève, promenade des Bastions 1. «Nominé-e-s des Prix Rodolphe Töpffer», du 28 nov. au 5 déc. CFP Arts, rue Necker 2. «Nikita Mandryka: Cosmic Stories», du 29 nov. au 8 déc. HEAD, Le Cube, av. de Châtelaine 7

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