Olivier Py, poète, intello et travesti à paillettes

RencontreLors de son passage en janvier à l’Opéra de Lausanne pour «Mam’zelle Nitouche», le directeur du Festival d’Avignon s’est confié sur ses combats et ses convictions

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

On le surprend dévorant des yeux le sachet de meringues sur la photo de «Mam’zelle Nitouche», savoureuse opérette à l’affiche de l’Opéra de Lausanne en janvier dernier. Olivier Py nous accueille dans le foyer, à quelques heures de monter sur scène sous les traits de Miss Knife, son double travesti à paillettes. À la fois directeur du Festival d’Avignon, poète, intellectuel, chanteur et comédien, il se confie sans retenue ni tabou de sa voix sucrée et mélodieuse. Sur une table, un paquet de biscuits au chocolat attire son regard. Il en attrape un. Comme un gamin qui ferait une bêtise. «On dirait qu’ils sont abandonnés. Vous en prenez un aussi? Comme ça, je me sens moins coupable.»

À quel point le personnage de Miss Knife est-il votre double?
C’est mon clown, en quelque sorte. Ça fait trente ans qu’on vit ensemble, qu’on sillonne les routes. C’est vrai que c’est un peu une double vie, entre ce côté institutionnel, ce rôle de directeur de théâtre, et cette carrière dans les music-halls underground. Ce sont deux mondes très séparés – même si j’ai fait Miss Knife quelques fois à Avignon. Ma troisième vie, c’est le travail que je fais avec Pierre-André (ndlr: Weitz, scénographe complice d’Olivier Py, metteur en scène de «Mam’zelle Nitouche»).

Vous rêviez d’ailleurs de devenir chanteur d’opéra?
Oui, adolescent j’écoutais beaucoup d’opéra. Ma grand-mère me passait de la musique, elle chantait et jouait du piano. J’ai pris des cours quand j’avais 18 ans et j’ai caressé le rêve de devenir artiste d’opéra. Mais ça demande beaucoup de travail, j’ai donc préféré être metteur en scène. Ça ne nécessitait pas la discipline de fer, voire de grand sportif qu’il faut pour être chanteur lyrique! Mais je n’ai pas tout à fait abandonné ce monde. J’ai monté une quarantaine d’opéras. En ce moment, j’écris une petite opérette pour le prochain Festival d’Avignon, «L’amour vainqueur», adapté d’un conte de Grimm. Et bien sûr, je continue de faire de la chanson française avec Miss Knife.

Quels sont les combats de Miss Knife?
Les questions de genre, évidemment. Il y a trente ans, on n’était pas du tout au même endroit. Chanter en travesti, alors que j’avais déjà une autre carrière, c’était… J’ai tout eu, de l’opprobre à la menace de mort en passant par les témoignages d’affection. Quelqu’un m’a dit un jour «Je n’aime pas Olivier Py mais j’aime beaucoup Miss Knife.» Je l’ai pris comme un compliment. Mais bien sûr, ça reste subversif. Et si je peux me permettre de dire quelque chose d’un peu moins politiquement correct, les travestis sont subversifs au sein même du milieu gay. Dans la mouvance LGBTI, il y a beaucoup de rejet du travestissement, de l’excentricité, c’est un débat qui n’est pas clos. Certains se battent pour l’indifférence, d’autres pour la différence. Ceux qui ne sont pas binaires au niveau du genre ne sont pas très bien reçus. Dans les Gay Pride, il y a souvent des moments difficiles entre ceux qui revendiquent une certaine excentricité théâtralisée et ceux qui pensent que le mouvement gay doit donner une image sérieuse, embourgeoisée.

Est-ce que les combats de Miss Knife sont les mêmes que ceux d’Olivier Py?
Non. Mon premier combat a été celui de la culture. Car la politique et la démocratisation culturelle ne vont pas de soi. Ensuite, j’ai eu un certain intérêt pour l’international, que ce soit la Bosnie, la Palestine, les États-Unis dans certains cas. J’ai été souvent interpellé par ces questions. Je dis cela parce que j’ai l’impression que c’est quelque chose qui disparaît un peu, cette passion qu’on peut avoir pour le monde. L’Europe a aussi été un combat important pour moi. Que reste-t-il de l’Europe aujourd’hui? Les mouvements séparatistes, c’est un suicide. Si seulement on avait eu les Suisses avec nous, on aurait été tellement plus forts (rires)! Et puis qu’est-ce que ça veut dire l’Europe? Ça veut dire qu’on n’est pas nationaliste. Je suis antinationaliste.

Revenons au milieu gay. Comment répondre à l’homophobie aujourd’hui? C’est un combat qui a marqué des points par la culture. Il faut bien penser que le mouvement LGBTI n’a pas cassé de vitrines, il s’est battu par l’art et la culture, en changeant les représentations et les habitudes. C’est exemplaire dans l’histoire de la lutte pour les droits. C’est un combat rigoureusement pacifique. C’est unique. Et pourtant c’est un combat qui semblait impossible quand j’avais 15 ans.

Pourquoi cela semblait impossible?
Dans les années 1980, les droits les plus fondamentaux des homosexuels n’en étaient nulle part. On essayait déjà de ne pas subir la violence policière et patriarcale. Se faire taper sur la gueule quand on n’était pas hétéronormé, c’était de l’ordre du quotidien. Il y a eu une marche historique pour les droits, qui n’est d’ailleurs pas finie. Et qui a étrangement relégué un peu dans l’ombre, un moment, les questions du féminisme. Or, dans les deux cas, on combat la violence du patriarcat. Ça, c’est une lutte que je partage avec Miss Knife.

Vous avez suivi des études de théologie. Plutôt original au vu de votre parcours…
Aller lire la Bible, les Évangiles, les exégèses, mais quelle idée saugrenue (rires)! Je suis croyant, pratiquant. Ma façon d’aborder la foi a été intellectuelle. Je suis allé écouter des gens plus intelligents et plus savants que moi. Je ne vois aucune impossibilité théologique à être à la fois catholique et homosexuel. Ni à ce que les femmes soient ordonnées prêtres, d’ailleurs. Ces études de théologie m’ont probablement aidé à dénouer ce genre d’équations fausses et stupides. Mais ce n’était pas ce que j’étais venu chercher, j’étais déjà réconcilié avec moi-même.

Créé: 23.02.2019, 12h30

Bio Express

1965 Le 24 juillet, naissance d’Olivier Py à Grasse.

1987 Entre au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, tout en menant des études de théologie.

1988 Sa première pièce, «Des oranges et des ongles», est montée par Didier Lafaye. La même année, Olivier Py fonde sa compagnie.

1992 Crée le personnage de Miss Knife. Son tour de chant sera notamment présenté à Paris, Lyon, New York, Bruxelles, Madrid, Athènes et au Festival d’Avignon.

1998 Nomination à la direction du Centre dramatique national d’Orléans.

2006 Met en scène «L’énigme Vilar», en hommage à Jean Vilar, dans la Cour d’honneur du palais des Papes d’Avignon, à l’occasion de la clôture de la 60e édition du festival.

2007 Nommé directeur de l’Odéon -Théâtre de l’Europe.

2013 Nommé à la direction du Festival d’Avignon à partir de l’édition 2014. Il y monte sa pièce «Orlando ou l’impatience».

Miss Knife se dévoile

Quel est le plus grand défaut de Miss Knife?
Elle n’en a aucun, elle est parfaite (rires)! Non, son plus grand défaut, c’est l’excès. Mais est-ce vraiment un défaut? Chez elle, c’est une qualité.

De qui et de quoi rêve-t-elle?
Elle a des vues sur le pompier de service et sur l’ensemble des techniciens. Mais la plupart du temps rentre seule à son hôtel pour travailler ses chansons. Elle rêve profondément de ce qu’elle a. De continuer à tourner à travers le monde avec ses musiciens, y compris dans de petits lieux. Dans cette mélancolie qui est sa vraie patrie. Mais bon, parfois elle est bien seule, dans sa chambre d’hôtel, avec sa petite valise.

Qu’est-ce qu’elle n’accepterait jamais de faire sur scène?
Du théâtre bourgeois. Parce qu’on s’y emmerde! Le théâtre bourgeois, c’est le théâtre sans transcendance, celui qui ne change rien. Celui où le public s’emmerde et paie pour cet ennui.

Que pense-t-elle des hommes?
Que ce sont des salauds! Elle pense aussi qu’il est temps qu’ils abdiquent. La violence sur Terre a un genre. Je le regrette, mais la grande majorité des actes violents sont commis par des hommes. Il faudrait retirer un peu de testostérone de nos habitudes politiques.

Et les femmes?
Elle admire toutes les chanteuses. Barbara, Ella Fitzgerald, Janis Joplin, Maria Callas, Leonie Rysanek. Quant aux femmes qu’elle n’aime pas, elle ne les voit même pas. Elle a beaucoup de mal à se rappeler du nom des petites amies de ses musiciens.

Que pense-t-elle du Festival d’Avignon?
Elle y a joué et chanté plusieurs fois. Elle a bien aimé le public. Elle apprécie le côté populaire du festival. Elle a pu trouver qu’il était un peu masculin, un peu blanc, un peu hétéronormé. Mais ça va mieux, la direction a fait des efforts (rires).

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.