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«Osons la liberté au cœur du quotidien!»

Alexandre Jollien, de retour à Lausanne, donnera sept conférences au CHUV.

Alexandre Jollien, 41 ans, demeure en perpétuelle recherche de ce qui peut mener à la joie par l’expérience vécue.
Alexandre Jollien, 41 ans, demeure en perpétuelle recherche de ce qui peut mener à la joie par l’expérience vécue.
PHILIPPE DUBATH

Alexandre Jollien (41 ans), depuis qu’il est apparu sur la scène publique avec son premier ouvrage, Eloge de la faiblesse – en 1999 — vit des aventures multiples et assez épatantes. Nombreux succès en librairie, mariage avec Corine puis naissance de leurs trois enfants, déménagement en Corée du Sud, retour à Lausanne dernièrement après trois ans d’absence. Le philosophe qui ne s’arrête jamais s’apprête à donner au CHUV dès janvier une série de conférences intitulée «La sagesse espiègle ou le «oui» au tragique de l’existence».

Alexandre, comment se passe le retour à Lausanne?

Plus décapant que prévu! Il fallait avant tout, pour la famille, que cette étape ne soit pas vécue sous le mode du retour à la case départ. Le souffle qui nous a portés en Corée, celui du lâcher-prise, d’une vie sans pourquoi peut faire un sacré appel d’air. Sans parler de l’expérience inouïe d’être considéré comme l’étranger, pour le meilleur et parfois le pire. Retourner à Lausanne, c’est réenvisager ces quartiers familiers, ces visages aimés avec un regard neuf. A notre tour, il s’agit sans délai de pratiquer l’accueil dont nous avons bénéficié en Corée. Nos enfants ont été scolarisés à l’école coréenne. Et pas une seconde, l’école du quartier n’a hésité à les intégrer. Sans compter, ils ont tout mis en œuvre pour que trois petits Suisses puissent prendre place sur les bancs d’école à côté de leurs camarades coréens. Cet accueil inconditionnel est un joyeux démenti au racisme, à l’individualisme qui met tant de gens sur la touche

Vous pensez à faire, ou refaire, du sport dans une équipe, c’est juste?

En Corée, ce qui m’a touché, outre la méditation zen et les solides amitiés tissées là-bas, c’est l’expérience des bains publics. Ces lieux particuliers, où chacun, avec ses vêtements, dépose les vernis sociaux, les étiquettes pour prendre soin du corps, ce véhicule de l’éveil ou de l’abandon à Dieu. Expérience riche qui a contribué à me décomplexer un peu, mais m’a surtout fait comprendre que ce corps n’est pas forcément un tombeau, une prison, comme disait Platon. Il peut être vécu comme un instrument de joie et de liberté. Le métier d’écrivain exige une certaine solitude qui n’est pas mon fort. En outre, comme dit ma femme, j’ai loupé quelques étapes, quelques rites initiatiques dans ma vie d’homme. D’où peut-être le besoin, oui, d’intégrer une équipe de sport. Pour bâtir des liens sociaux véritables et envisager autrement ce corps, en un mot, l’habiter, descendre de la tour d’ivoire philosophique pour vivre de manière incarnée, enracinée. Mon corps est différent, certes, mais n’en faisons pas des tonnes non plus. Je pense plus généralement que les sports d’équipe devraient avoir pour vocation d’intégrer les personnes dites différentes.

Que voulez-vous évoquer avec votre public, au cours de vos conférences au CHUV?

Nietzsche a une formule qui m’inspire beaucoup tant elle décape. Il écrit: «Il faut encore porter du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse». La vie est tragique en ce sens que tôt ou tard nous allons être confrontés à la mort, à la maladie et à une certaine solitude. Chacun peut parfois faire l’expérience d’être comme jeté dans un monde qui n’est pas organisé autour de soi et dans lequel nous sommes pourtant invités à vivre. D’où d’inévitables frictions. Le Bouddha et tant d’autres maîtres de sagesse nous apprennent à laisser grincer allègrement et à découvrir que le fond de l’existence, malgré le tragique – mieux, avec lui – est joie et plénitude. Ce cycle de conférences est né d’une amitié. Celle que j’ai le privilège de nourrir avec le professeur Jean-Bernard Daeppen, chef du service d’alcoologie au CHUV. Ensemble, nous parlons souvent au sujet de la liberté possible au sein même d’un psychisme qui peut faire mal, qui grince bien des fois. A l’heure où on parle beaucoup de développement personnel, il semble utile et fécond de s’interroger sur la grande santé, celle qui sait composer avec les hauts et les bas de la vie. Revenir au tragique, c’est-à-dire à une vie sans béquilles ni anesthésiants, oser une liberté au cœur du quotidien, voilà un défi majeur.

Vous êtes en pleine observation de la marge, des bords de la société, pourquoi?

Dans cette enquête sur la grande santé, pour glaner quelques outils aptes à nous aider devant le tragique, les philosophes et les traditions spirituelles sont d’un grand secours, bien sûr. Et quel plus beau défi que d’apprendre à rire et à aimer à leurs côtés. Mais, donner la parole aux marginalités, voir comment s’éprouve la joie hors des sentiers battus permet aussi de révéler les ressources qui habitent le cœur d’un être. Cela dit, il faut bien distinguer le tragique de l’existence comme le fait mon ami dans le bien, Pierre Constantin, c’est-à-dire tout ce qui fait partie de la condition humaine: une certaine solitude, la maladie dans certains cas, la mort à tous les coups. Sur ce tragique de l’existence, qui peut être vécu avec joie, légèreté et dans une grande paix, se greffent trop souvent les psychodrames, cette jalousie, cette avidité, cette cruauté même qui dévastent les hommes. Je pense que, faute d’assumer le tragique paisiblement, les hommes et les femmes en viennent à glaner des béquilles pour tenir debout, voire des armes pour supporter l’insupportable en trouvant des ennemis ou encore des anesthésiants pour bien s’assommer devant une vie dont nous ne maîtrisons que peu.

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