L’outsider saisit le cinéma suisse par les cornes

PortraitKarim Sayad En suivant des béliers de combat dans l’Algérie de son père, le Lausannois a secoué les Journées de Soleure.

«Dans Des moutons et des hommes, ce que je montre du rapport aux bêtes est universel. Un gars d’Orbe m’a dit que cela lui rappelait des images de marché quand il était enfant»

«Dans Des moutons et des hommes, ce que je montre du rapport aux bêtes est universel. Un gars d’Orbe m’a dit que cela lui rappelait des images de marché quand il était enfant» Image: ODILE MEYLAN

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Le bistrot est pourtant bien chauffé, mais Karim Sayad gardera son manteau tout le temps de l’entretien. Comme si le jeune homme au parcours de météore avait déjà en tête son prochain rendez-vous, sa prochaine escale. Ou comme s’il fallait saisir à ce détail sa part de fantaisie incongrue, sa discrète originalité d’artiste derrière les lunettes à la grosse monture d’architecte et le CV aux références épaisses. Il l’a actualisé récemment: le Prix de Soleure, prestigieuse récompense accordée par les Journées du cinéma suisse à un film axé sur les questions de société, lui a été remis en février pour son premier long-métrage, Des moutons et des hommes. Pas mal, pour un cinéaste de 33 ans à qui le septième art «est tombé dessus» et qui, venu de presque nulle part, tombe lui-même dans le club des réalisateurs nationaux les plus prometteurs, en autodidacte modeste mais pas dupe de son talent – ni de sa chance.

Karim Sayad cause fort, et bien. Il parle de «conte de fées» pour résumer ces dernières années, où le cinéaste a percé sous le diplômé en hautes études internationales, plus destiné aux couloirs des ONG qu’aux travellings des caméras. «Un ami faisait l’ECAL, un autre louait du matos, je les voyais faire leurs petites vidéos, ça me tentait. J’ai franchi le pas en 2011, avec un mini-court-métrage.» Il revenait alors de huit mois passés en Algérie, le pays de son père, dans le cadre d’un projet des Nations Unies pour le développement. «J’ai alors eu la chance d’être engagé à Cinéforom, la Fondation romande pour le cinéma. Je devais rassembler les dossiers, faire des plans de financement, monter des meubles Ikea… Je ne vais pas me mentir: je me suis aussi constitué un réseau. Quand je me suis lancé, je n’étais pas certain de savoir faire un film, mais je savais comment monter un budget. Je suis allé voir Joëlle Bertossa, avec qui je m’étais bien entendu.»

En 2015, la productrice de Close Up Films commence sa collaboration avec le Lausannois. Le téléphone vibre d’enthousiasme quand elle décrit «une perle rare, la personne la plus agréable avec qui travailler, intelligente, avec un regard passionnant sur le monde et d’une extrême gentillesse.» Distributeur des Moutons et des hommes, Abel Davoine ajoute l’humilité au dithyrambe. «Il est réellement curieux d’apprendre, ce qui n’est pas toujours le cas chez les réalisateurs qui font leur premier film.»

Ne pas avoir suivi d’école de cinéma peut expliquer cet appétit pour le métier. Si celui de son père, ingénieur chez Kodak, permettait à sa famille de manipuler les appareils les plus récents («et d’avoir des réductions sur le développement, ce qui nous autorisait à essayer des trucs et à nous rater»), Karim Sayad a fait son éducation sur le tard, en avalant notamment le néoréalisme italien, Scola, Pasolini, Rossellini. «J’aime les films près de la vie, et donc aussi le documentaire — en Suisse, ceux de Jean-Stéphane Bron et de Samir.» Des moutons et des hommes suit deux habitants d’Alger, un jeune «entraîneur» de béliers de combat et un négociant en bétail plus âgé et désabusé. «En vacances, j’avais croisé dans la rue une caillera superfière avec sa casquette de rap et son mouton en laisse. J’ai découvert que les combats de moutons réunissaient des milliers de personnes, aussi sur les réseaux sociaux. J’ai su que je tenais un vrai sujet.»

Avant de séduire Soleure, mais aussi Toronto et São Paulo parmi d’autres festivals de prestige, le Lausannois a donc mis le cap sur l’Algérie, le pays que son père quitta dans les années 1970 pour étudier à l’EPFL. «On y allait en vacances, sauf de 1993 à 2002, à cause de la guerre civile. Après le 11 septembre, j’ai commencé à me chercher un peu. Les choses devenaient plus compliquées, comme un besoin de me justifier. Soudain, on me demandait si j’étais musulman.» Il n’exclut pas que son passage vers le cinéma, peu après ses études universitaires tournées vers le Maghreb, comporte une part d’enquête personnelle de ses racines — même si cela le fait sourire. «Avec cette question, le ver est toujours dans la pomme. Ça a pu me gonfler à une époque, mais je suis assez apaisé par rapport ça. Est-ce que je me sens Suisse ou Algérien? Je suis les deux, et beaucoup plus. Je suis hétéro, supporter de l’Olympique de Marseille, je n’aime pas les pois chiches… Je suis plein de choses. Quand Bron fait un film à Paris, on ne lui demande pas s’il se sent Suisse ou Français.»

S’il a porté sur lui une attention médiatique nouvelle, le Prix de Soleure n’a pas changé le quotidien de l’outsider. «Je ne sais pas comment le monde du cinéma me voit. Je sais que mes parents étaient très fiers, tous leurs amis les appelaient. J’ai aussi de vieilles connaissances qui m’écrivent en découvrant mon film.» Il prépare déjà le prochain, dans le port anglais de Grimsby, bastion désenchanté du Brexit, sur les traces d’un ouvrier algérien pensant à retourner «au pays». Là encore, un récit d’exil, et la grande histoire pour en raconter de petites. «Dans Des moutons et des hommes, ce que je montre du rapport aux bêtes est universel. Un gars d’Orbe m’a dit que cela lui rappelait des images de marché quand il était enfant. On a parlé du bled d’où vient ma mère… Agiez, dans le Nord vaudois. Mais, à part y avoir pris ma première cuite, je n’y ai pas non plus de très nombreux souvenirs.»

Sortie romande le 4 avril en présence du réalisateur: Lausanne, Galeries, me 4 avril, 18 h 45; Genève, Cinélux, je 5 avril, 18 h 45; Sainte-Croix, Royal, di 8 avril, 18 h. (24 heures)

Créé: 12.03.2018, 13h27

Bio

1984 Naissance à Lausanne, le 17 août.

1993 Visite les Studios Universal, lors d’un voyage en Floride avec sa tante. Grosse impression devant les effets spéciaux d’«Indiana Jones».

2002 Retourne voir sa famille en Algérie pour la première fois en dix ans.

2003 Maturité fédérale bilingue au Gymnase du Bugnon.

2008 Master en relations internationales à la HEI de Genève. Mémoire sur l’exode rural algérien.

2009 Cours d’arabe à Damas, en Syrie.

2010 Stagiaire au DFAE.

2011 En Algérie pendant huit mois dans le cadre du programme des Nations Unies pour le développement. Premier court de 4 minutes, «Même les dattes».

2012 Collaborateur à la Fondation romande pour le cinéma, Cinéforom.

2015 «Babor Casanova», moyen-métrage documentaire, reçoit de nombreuses récompenses internationales.

2018 Prix de Soleure aux 53es Journées du cinéma suisse pour son long-métrage documentaire «Des moutons et des hommes».

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