A Paris, la passion du livre d'Anselm Kiefer dépasse celle de ses grands formats

Beaux artsLa Bibliothèque nationale de France, davantage encore que la rétrospective du Centre Pompidou, donne à voir l’œuvre de l'Allemand.

Kiefer aux côtés de sa sculpture «La brisure des vases», qui renvoie au mythe kabbalistique de la création du monde.

Kiefer aux côtés de sa sculpture «La brisure des vases», qui renvoie au mythe kabbalistique de la création du monde. Image: AVRAHAM HAY

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Il est rare de pouvoir pénétrer dans la bibliothèque d’un géant. C’est pourtant ce qui attend le visiteur sur le site François Mitterrand. La Bibliothèque nationale de France (BnF) expose un titan né en Allemagne près du lac de Constance. Double cohérence: en ce temple de l’écrit sont exposés les livres de l’artiste. Singularité plurielle: certains, en plomb, ne s’ouvrent pas, d’autres abritent cheveux, bois, cendre ou pétales. Particularité: les mots y sont plus rares que la photographie. La bibliothèque d’Anselm Kiefer, reproduite sur les bords de la Seine, est au cœur de son œuvre faite de tableaux monumentaux, d’installations gigantesques et de vitrines alchimiques. Tout ce que recèle la vaste rétrospective du Centre Pompidou. A Kiefer le multiple, Paris offre deux écrins.

«Les livres représentent plus de la moitié de mon travail, mais il est bien difficile de les montrer. S’ils sont exposés en même temps que les tableaux, le public ne regarde malheureusement que les tableaux»
«Les livres représentent plus de la moitié de mon travail, mais il est bien difficile de les montrer, avoue le plasticien dans le hors-série que le magazine Beaux Arts lui consacre. S’ils sont exposés en même temps que les tableaux, le public ne regarde malheureusement que les tableaux, sans se soucier du reste. Pourtant, dans mon œuvre, le livre est un répertoire de formes et une manière de matérialiser le temps qui passe. De nombreuses idées surgissent et se cristallisent autour des livres que je fais. Leur aspect esthétique, matériel, m’intéresse beaucoup. J’ai créé certains d’entre eux telles de véritables sculptures. Des livres monumentaux, ouverts mais impossibles à feuilleter.»

Le livre ensorcelle Kiefer depuis l’enfance. Son premier texte illustré remonte à 1954, il avait 9 ans. Lorsqu’il rêve, jeune adulte, de noyer la région dans laquelle il vit, le livre lui permet d’approcher son fantasme. L’inondation de Heidelberg porte les traces du naufrage en ses pages. Pour évoquer les camps de la mort – Kiefer est né en 1945 dans les caves d’une maison bombardée le même jour –, il a recours à de vrais cheveux et d’authentiques branchettes sur fond de paysages aussi monotones qu’hivernaux.

Tout n’est pas que mémoire noire et douleur chez lui: fleurs et pétales séchés entrent dans sa grammaire où se croisent avant tout poésie et philosophie. Ses humeurs passent de l’histoire à l’érotisme, frayent avec la démarche alchimique et balayent le cosmos. Ils font aussi résonner les sons du Talmud, qu’il est allé chercher en Israël afin de rendre à son pays, l’Allemagne, une partie de son héritage culturel gazé. La brisure des vases (Shevirat Ha-Kelim), sculpture bibliothèque, est composée de livres en plomb et d’éclats de verre. Pour Anselm Kiefer, le plomb isole comme le feutre de Joseph Beuys.

Des mots avec parcimonie

Sur les matières composites courent les lettres d’une écriture juvénile. Anselm Kiefer utilise les mots avec parcimonie. Tout le contraire de ses textures, qui regorgent de matière. «Ses recherches commencent par le livre, c’est un terrain d’expérimentation, certifie Marie Minssieux-Chamonard, commissaire de l’exposition de la BnF. C’est un travail préparatoire, une sorte de laboratoire, un ensemble autonome qui sert à tester les choses.» Comme rien n’est simple, il arrive aussi au peintre de découper ses toiles pour en faire des livres d’artiste.

Le spectateur s’émeut dans la bibliothèque de ce géant qui conserve ses ouvrages fragiles (même s’ils peuvent atteindre plusieurs centaines de kilos) dans de grandes boîtes métalliques. De l’évocation du Journal d’un voleur, de Jean Genet, il suit la trace des filles de Lillith, remonte l’épopée de Gilgamesh, retourne les méandres de la mythologie du Nord. Il s’épanche avec les poètes Goethe, Hölderlin, Rilke, Rimbaud, Paul Ceylan et Ingeborg Bachmann; retrouve Derrida, Foucault, Heidegger, Jung, Walter Benjamin et Schopenhauer. Anselm Kiefer les embrasse tous à travers son œuvre. Il les colle, les agglutine et les vénère. Quand le visiteur apprend qu’il n’y avait pas de bibliothèque dans la famille du jeune Anselm, son étonnement est mis à terre. L’artiste aurait pu devenir écrivain.

De l'intimité au champ de foire

Après le recueillement et l’extase à la BnF, se rendre à Pompidou, c’est comme passer de l’intimité au champ de foire. Non pas que la qualité ne soit pas au rendez-vous de la vaste rétrospective, mais parce que la foule se place entre vous et l’œuvre. Il vous revient, bien sûr, de savoir par où commencer. (24 heures)

Créé: 16.01.2016, 18h19

A l'affiche

Paris, Bibliothèque nationale
de France, site François Mitterrand

«L’alchimie du livre», jusqu’au 7 février
www.bnf.fr

Paris, Centre Pompidou
Rétrospective jusqu’au 18 avril
www.centrepompidou.fr

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