Patrick Timsit, s'est enfin senti mûr pour parler de lui à travers les mères

La RencontrePlus habitué aux films grand public et à l’humour grinçant, le comédien adapte sur scène le touchant Livre de ma mère, d’Albert Cohen, qu’il laissait grandir en lui depuis longtemps.

Patrick Timsit tourne actuellement au théâtre avec <i>Le Livre de ma mère</i>, d'Albert Cohen, qu'il jouera ce mardi 12 décembre à Beausobre.

Patrick Timsit tourne actuellement au théâtre avec Le Livre de ma mère, d'Albert Cohen, qu'il jouera ce mardi 12 décembre à Beausobre. Image: Odile Meylan

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Il tousse sacrément, dans sa loge du Théâtre du Crochetan. «Ça ne s’entendait pas, parce que j’ai bien rincé avant», dit Patrick Timsit. En effet, quelques minutes plus tôt, sur scène, rien ne transparaissait dans son exercice d’équilibrisme: monter un texte a priori intransposable au théâtre. Le livre de ma mère, d’Albert Cohen, qu’il jouera mardi 12 décembre à Morges. «Universel plus que communautaire, il parle de toutes les mères.» Et d’un Timsit bien éloigné de l’humoriste ultragrinçant, qui aborde sans tabou racisme, religion ou homosexualité. «Dans ce spectacle, avec le metteur en scène Dominique Pitoiset, nous avons mis les verbes au présent, si bien qu’on ne sait plus qui parle.» Une mise à nu, agrémentée d’images de la vie de Timsit. Dans un cadre photo, «pas ma mère, parce qu’elle est vivante, mais sa sœur». Projetés en super-8, son père et le petit Patrick. «Sans me montrer impudique, je n’ai jamais été aussi intime dans un spectacle. Les gens ne savent pas grand-chose de ma vie, je le garde pour moi.»

Qu’est-ce qui vous a touché dans le texte d’Albert Cohen? Les points de contact entre sa vie et la vôtre, comme l’exil et la judaïté?

Il n’y a pas de comparaison directe entre lui et moi, sauf dans nos vies. C’est un émigré qui arrive de Corfou à Marseille. Mon père aurait voulu se fixer dans cette ville (parce qu’elle borde la Méditerranée), mais ma mère avait de la famille à Paris. Nous ne faisons pas partie des pieds-noirs qui ont tout perdu: mon père avait vendu sa petite maroquinerie avant l’exil. Nous n’étions pas fortunés, mais j’ai eu la chance extrême d’être élevé dans un esprit d’ouverture. Albert Cohen parle de sa mère, mais aussi des migrants. Certains disent: «Ils ne s’intègrent pas.» Mais qui les accueille à bras ouverts? Personne.

Vous aviez 2 ans à votre arrivée en France…

Ce qui a été terrible dans l’arrivée des pieds-noirs, c’est qu’ils n’étaient pas les bienvenus. Mes parents ont amené en France une autre façon de vivre: ils apportaient le couscoussier sur la plage, tout juifs qu’ils étaient! Mon père était bagarreur. Il ne savait pas que les Français pouvaient dire facilement «petit con». Selon lui, il fallait se battre jusqu’à ce que l’un des deux meure. Je me souviens que j’étais gêné par son comportement et parce qu’il parlait fort.

Vous avez découvert «Le livre de ma mère» jeune. Pourquoi l’incarner maintenant?

Il fallait une maturité. J’arrive à un âge où on commence à perdre des amis, parfois même avant ses parents. Où on prend conscience de sa propre fragilité d’existence. J’adore quand Cohen écrit «pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance». Voir ses parents vieillir, c’est se voir vieillir, mesurer le temps qui passe. Comme lorsque l’ouragan Irma est arrivé: les gens ont beau s’y préparer, la maison est arrachée quand même. C’est de plus en plus important pour moi de passer du temps avec les gens que j’aime et non avec ceux qui ne m’apportent rien. J’ai envie de m’éloigner de tout ce qui peut me pourrir la vie ou m’intoxiquer.

La spécialité de la religion juive est le «malheur-maison» selon Cohen. Votre humour est-il un rempart face à une forme de détresse?

Il faut en effet se méfier quand je souris: c’est évidemment bien souvent un masque. Sourire pour escroquer le désespoir. Même avant de me fâcher, je souris! Si bien que les gens se demandent d’où me vient ensuite cette colère soudaine. Mais je souris parce qu’intérieurement je me dis: «Cette personne ne va pas continuer à me parler comme ça!»

Avant votre dernier one man show, l’idée que vous vous étiez «endormi» au cinéma revenait dans vos interviews. Monter un texte a priori inadaptable au théâtre, est-ce une façon de se réveiller ou de trouver un nouveau public?

Non, ce serait un calcul de carrière, donc une mauvaise motivation. Je suis très content lorsque je tourne des films, même si c’est vrai qu’on peut s’installer dans un confort. Depuis mes débuts, je n’attends pas derrière un téléphone qu’on m’appelle. J’écris, je fais des spectacles et on me propose des films que j’ai le luxe de pouvoir choisir. Que je fasse des drames ou des comédies, j’espère apporter toujours quelque chose sur le fond. Mes envies d’écriture sont déclenchées par des colères. Dire que je réveille les consciences serait prétentieux, mais j’aimerais en tout cas amener ma petite pierre: déclencher un brin d’humanité sur ce qui est gênant ou insupportable. Que les gens se disent: c’est aussi moi qui suis dépeint comme ce gros goujat ou ce gros raciste ou ce gros sexiste.

Vous avez eu des soucis avec un sketch où vous compariez un myopathe à une crevette; a posteriori, êtes-vous allé trop loin parfois?

Je peux me surprendre moi-même, mais pas sur le ton du regret. Cela n’a pas nui ni envoyé personne en prison. Je ne me dis donc pas: «Je ne le ferai plus.» Je continue à aimer être ainsi. Après «Le livre de ma mère», allez-vous revenir à quelque chose de plus féroce ou l’époque ne prête-t-elle plus à rire? Votre dernier spectacle s’appelait «On ne peut pas rire de tout»… Le prochain spectacle sera probablement mon dernier one man show.

Vous avez déjà dit ça la dernière fois!

Oui, et tous mes intimes se moquent de moi! Mais j’ai déjà trouvé le titre: «Adieu peut-être, merci c’est sûr.» L’occasion de replonger dans tous mes textes.

«Peut-être» donc vous laissez la porte ouverte!

Oui, mais j’ai peur du spectacle de trop. Il vaut mieux partir avant qu’on vous fasse partir. (24 heures)

Créé: 10.12.2017, 09h02

Bio express

1959
Naît le 15 juillet en Algérie. Exil pour Paris deux ans plus tard avec ses parents.
1983
Quitte sa place d’agent immobilier pour présenter son premier spectacle.
1992
1er succès au cinéma, avec La crise, de Coline Serreau. Très vite suivi de Un Indien dans la ville.
1996
Pédale douce, où il joue et qu’il coscénarise.
1999
Quasimodo d’El Paris, premier des trois longs-métrages qu’il réalisera.
2005
Début d’une longue tournée théâtrale avec L’emmerdeur, aux côtés de Richard Berry.
2012
Sur la piste du Marsupilami et Stars 80. Autre registre au théâtre: Les derniers jours, de Zweig.
2015
Spectacle On ne peut pas rire de tout, écrit avec ses complices, Bruno Gaccio et Jean-François Halin (l’affiche où il enlace un obus sera censurée après les attentats de Charlie Hebdo).
2017
S’engage contre l’homophobie dans le téléfilm Baisers cachés. Au cinéma dans Dalida et Stars 80, la suite, qui sort ces prochains jours.

Au vif du sujet

Votre définition de la mère juive?
«Une mère «trop». En engueulades, possessivité, amour…»

Au point d’être étouffante?
«Non, même si la mienne est très présente. Mais elles ont leurs techniques: si elles vous serrent trop, vous partez, glissant comme une savonnette! C’est plus fin que ça, c’est très, très malin. Vous êtes imprégnés de la mère juive: elle vit à travers vous. J’adore quand Cohen dit, dans une interview chez Pivot: «Elle n’a pas d’ego, car son moi c’est moi.» C’est exactement cela. C’est très important à comprendre.»

Le comble pour une mère juive?
«Tu vas faire pipi dans la nuit. Quand tu reviens, ton lit est fait. (Ce n’est pas de moi, mais j’aime cette histoire.)»

La qualité de votre mère?
«Son ouverture d’esprit. Elle est arrivée d’Algérie, elle tenait toute seule une maroquinerie au boulevard Barbès (ndlr: quartier populaire du XVIIIe arrondissement de Paris). Dans sa boutique, c’était la cour des miracles. Une bonne femme de plus de 100 kilos, à moitié aveugle, passait ses journées avec ma mère. Il y avait aussi le premier transsexuel, qui m’expliquait qu’il était un cas médical et qu’il devait trouver son genre. Ma mère me disait: «Il ne faut pas avoir peur mon chéri, c’est la vie! Explique-lui, Capucine!» Elle ne m’a jamais dit «attention» aux gens ou aux genres.»

Son défaut?
«Elle parle trop fort! Elle s’emballe tout le temps, elle hurle, et moi j’ai les oreilles qui saignent. Elle est très forte, car elle dit «quand tu ne m’entendras plus parler…»

Le plat que vous préférez d’elle?
«Ses carottes au cumin sont inégalables. Il y a des compétitions dans la famille entre sœurs. Il faut beaucoup d’huile! Une histoire: une mère juive verse un litre d’huile, puis un deuxième. Son petit demande: «Que prépares-tu à manger?» «Je ne sais pas, je réfléchis.»

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