Sous les pavés de Locarno, la plage de Robinson

"Insulaire" du Lausannois Stéphane Goël, part à la rencontre de l’île du bout du monde, colonisée par le Bernois von Rodt et habitée par ses descendants.

Quelques habitants prennent la pose devant l’unique bistrot de l’île, baptisé en hommage au bernois Alfred von Rodt.

Quelques habitants prennent la pose devant l’unique bistrot de l’île, baptisé en hommage au bernois Alfred von Rodt. Image: DR

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Dans l’étuve de Locarno, recevoir en plein visage nonante minutes d’embruns pacifiques avait lundi quelque chose de miraculeux. Lors de sa troisième séance dans le cadre du Furori Concorso du festival, «Insulaire», du Lausannois Stéphane Goël, n’a pas laissé un strapontin de libre. La chaleur n’était pas seule en cause.

Le bouche-à-oreille autour de ce documentaire plongeant sur les traces de Robinson Crusoé, mais surtout du Bernois Alfred von Rodt qui «loua» au gouvernement chilien l’île sauvage du fameux naufragé pour y établir une colonie, n’avait rien d’usurpé.

Cap sur un minuscule et aride bout de terre perdu à 700 km des côtes chiliennes, soit trois jours de cargo ou deux semaines en frégate à voiles: l’île Robinson Crusoé, dans l’archipel Juan Fernandez. C’est là que le marin écossais Alexandre Selkirk fut abandonné par son capitaine en 1704, pour insubordination, et dont le destin allait inspirer le best-seller de l’écrivain Daniel Defoe. C’est là aussi que débarquèrent un matin de 1877 «le baron» von Rodt et une quinzaine de familles de tous pays, dans le but de fonder une micro-société autonome et, pour Alfred, le «petit royaume» dont il serait régent.

C’est là, enfin, que Stéphane Goël posa ses caméras durant deux mois, sur ce bout de terre lacéré par les vents, cet îlot minuscule écrasé entre le poids du ciel et l’immensité océane. Huit cents habitants vivent à l’année sur ce territoire de 40 km2, dont seulement 2 km2 habitables et dont le seul village fut en partie détruit par un tsunami en 2010. Il en ressort un documentaire d’une intensité captivante, entre la force tellurique de paysages à couper le souffle et l’énergie brute d’habitants aux modes de vie à la fois archaïques et très contemporains.

Fuyant toute ethnologie scolaire ou moralisante, la caméra vit au rythme de l’île, s’installe au bar de l’unique bistrot dont le patron, arrière-petit-fils du «baron», se plaît à décorer ses murs de grappes de fanions des cantons suisses. Elle s’assied à la table d’un couple dont l’enfant à naître obligera la femme à rejoindre en avion le continent, pour assurer une naissance dans de bonnes conditions. Elle part à la chasse aux lapins, ou comment un gosse de 10 ans apprend de son père à vider les entrailles de la petite dépouille d’un seul coup de couteau habile.

Mathieu Amalric, voix du baron

Une heure et demie passe vite dans cet environnement d’une hostilité farouche, où les «natifs» se méfient des «plasticos», les nouveaux venus ainsi nommés parce qu’ils apportèrent avec eux cette matière jusqu’alors inconnue sur l’île, qui lui préférait la céramique. Cette notion d’identité, consubstantielle de toute anthropologie, est à l’œuvre même dans une société aussi autarcique que l’île de Robinson Crusoé, dont les habitants connaissent pourtant les conditions exactes de leur genèse: le jour où les bateaux du Bernois von Rodt atteignirent le sable de la plage.

À travers la voix de Mathieu Amalric, sur des textes d’Antoine Jaccoud, le documentaire choisit intelligemment de faire parler le baron, au travers des lettres inédites qu’il envoya en Suisse avant sa mort en 1905. Mais il entremêle à ce passé une narration au présent, fichée sur le pouls de cette communauté chilienne revalorisant petit à petit ses ascendances helvétiques – l’invitation de l’ambassadeur suisse, au terme du film, n’est pas la séance la moins cocasse. Et qui, paradoxe définitif, préfère toujours un obscur aventurier bernois à un héros de la littérature mondiale pour nourrir sa mythologie.

«Insulaire», sortie en salle à la fin de l’année. (24 heures)

Créé: 06.08.2018, 20h56

«Certains ont des iPhones mais pas de connexion»



Stéphane Goël, réalisateur

Stéphane Goël, comment êtes-vous venu à cette île du bout du monde?

Par la lecture d’un livre sur la véritable histoire de Robinson Crusoé. J’y apprenais qu’elle avait été achetée ensuite par un Suisse, une sorte de contrat de location-vente de 1500 $ par année, avec possibilité d’en exploiter toutes les ressources. Il s’agissait pour le Chili d’avoir une colonie dans ces eaux entre le Pérou et la Bolivie. Le Suisse Alfred von Rodt avait statut de gouverneur, mais il se qualifiait de roi, c’était sa part de mégalomanie.

Qui était Alfred von Rodt?

Un personnage complexe, issu de grandes familles bernoises, à la fois pragmatique (il part là-bas pour faire fortune) et utopique, porteur d’une société un peu idéale.

Dans cet environnement en autarcie, avez-vous ressenti une société moins «viciée», plus authentique?

Ce n’était pas mon but d’explorer cet aspect-là, en tout cas pas sous sa forme comparative ou qualitative. Je voulais plutôt observer comment une microsociété minuscule peut reproduire des schémas de sociétés plus larges, notamment dans l’équilibre entre familles, le partage des ressources, etc. Le grand changement touche au sentiment d’identité. Jusque dans les années 70, l’autarcie était complète: de la pêche, un peu d’agriculture et le bateau tous les mois. Ensuite, il y a eu un petit aéroport, puis le développement du business de la langouste, puis de l’argent mis dans la reconstruction post-tsunami. Tout cela a apporté une nouvelle population, changé l’équilibre et renforcé la fierté des «originels».

On constate de la xénophobie?

Pas vraiment, les gens sont très accueillants, mais très concernés par la capacité maximum de l’île. Les ressources y sont limitées, il y a peu d’eau, pas d’égouts et le niveau de vie augmente comme partout – certains ont des iPhone mais il n’y a pas de connexion Internet. En 2008, il y avait deux voitures sur l’île. Aujourd’hui on en voit partout, alors que la route la plus longue fait deux kilomètres!

Auriez-vous pu y vivre plus longtemps?

( Rire.) On s’ennuie vite, j’avoue. Quand le bateau est en retard, il n’y a plus rien, ni clopes, ni bouffe, ni papier toilette… Il ne manque jamais de bière, par contre. Sérieusement, on partage tous ce fantasme de l’île déserte, c’est intéressant de l’éprouver réellement et de vivre un isolement jusqu’à la limite de l’hostilité. Là-bas, il n’y a pas de sentiment de solitude mais d’emprisonnement d’autant plus paradoxal que l’on est face à l’immensité de la nature.

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