Le peintre Walter Mafli s'est éteint à 102 ans

Carnet noirLe doyen des artistes suisses, ami de Girardet et Pierre Perret, a tiré sa révérence ce lundi à Lutry.

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Il faisait partie de ces peintres amoureux du Léman. Jusqu’au bout. Sur ses toiles comme dans sa vie. À tel point que le peintre Walter Mafli avait fait du canton de Vaud sa patrie d’adoption. Et n’a cessé, tout au long de sa longue carrière, de réinventer les reflets du lac, de capter les couleurs changeantes des ceps et des raisins, de saisir la fraîcheur d’une neige tout juste tombée du côté de La Conversion, sur la campagne vaudoise ou, plus loin, dans les Alpes.

Lundi matin à 102 ans, l’artiste s’en est allé, laissant son hameau de Corsy orphelin de l’un de ses plus illustres hôtes. Le Saint-Gallois d’origine y vivait depuis 1946. «Walter Mafli maîtrisait tous les styles de peinture. Il s’est particulièrement attaché à peindre les vignes de Lavaux et le lac», a réagi, avec tristesse, la Municipalité de Lutry. Et le syndic Jacques-André Conne de rappeler: «Walter Mafli s’était engagé dans la vie locale. En signe de reconnaissance, nous l’avions nommé bourgeois d’honneur, en 2008.»

«Peintre de Lavaux et de Verbier, ami de Girardet, de Roland Pierroz, de Pierre Perret, il était le doyen des artistes suisses depuis le décès de Hans Erni», rappelle quant à lui l’historien de l’art Philippe Clerc, fin connaisseur de son œuvre et commissaire de la grande rétrospective du centenaire. Organisée il y a deux ans à Payerne, cette exposition a permis de retracer le fil d’une œuvre qui a su toucher son public, n’hésitant jamais à naviguer entre le figuratif et l’abstraction. Avec, en filigrane, le destin poignant (et les inévitables zones d’ombre) d’un enfant longtemps malmené par l’existence.

«À l’âge de 5 ans, j’étais considéré comme un gangster et c’est là que la vie a commencé pour moi…»

Walter Mafli est né le 10 mai 1915 à Reb­stein (SG), d’une mère handicapée sourde-muette et d’un père, sans doute un soldat autrichien, qu’il ne connaîtra jamais comme son vrai géniteur. Après dix années passées en institution scolaire et maison de redressement, il effectue, au début des années 1930, un apprentissage de poêlier-fumiste et carreleur à Zurich. Un début de carrière professionnelle qui bifurquera vers l’art, à la trentaine sonnante. Mais servira encore longtemps à nourrir son homme. «À l’âge de 5 ans, j’étais considéré comme un gangster et c’est là que la vie a commencé pour moi…», confiait-il encore dans la presse en juin dernier, rappelant que c’est dans cet environnement que la vocation lui était venue: «Malheureux, je me retirais dans l’écurie et je prenais un bout de bois que je taillais avec un couteau, ou des cailloux et des tuiles, et je dessinais là-dessus.» Loin des regards, il découvrait surtout «qu’on pouvait s’exprimer et être heureux».

Passionné de vélo – à 60 ans il traversera encore la Californie à bicyclette et, pour ses 80 ans, il s’offrira un tour de Sardaigne sur le même engin –, c’est à deux roues que le rebelle trentenaire débarque finalement en Suisse romande, au terme d’un périple aux allures de fuite à travers la Suisse. À Lavaux, il trouve l’amour, prend des cours de dessin et finit, à 40 ans, par vivre enfin de son art, exposant son rouge à travers toute l’Europe, en Afrique du Nord, aux États-Unis. «J’aime cette couleur chaude, symbole pour moi d’espoir», confiait l’artiste qui ne s’est jamais résolu à lâcher le pinceau, malgré une vue de plus en plus défaillante. «Il m’avait encore dit à la fin de l’été qu’il entendait battre le record de longévité de son contemporain Hans Erni, décédé à 106 ans, nous a confiés Chris Zwahlen, responsable de la Galerie Zwahlen à Orbe où Mafli a dévoilé ses dernières œuvres le printemps passé. Je suis très surpris et triste car même s’il était âgé, il était encore en pleine forme. C’était quelqu’un de très humain avec beaucoup d’humour.»

«Un écorché vif»
«C’était un écorché vif, haut en couleur, observe son fils spirituel Jacky Kurzen, voisin du peintre et président de l’association Les amis de Mafli. La nature était sa première source d’inspiration. C’était un autodidacte qui a eu un départ difficile dans la vie. Il avait un caractère de battant, était exigeant avec les autres et lui-même, mais était extrêmement attachant.»

«Attachant», le mot revient souvent dans la bouche de ceux qui l’ont connu. «Généreux», aussi. «Sensible et fier de son parcours accompli», ose-t-on ajouter. Avec en guise de mots de la fin – confié à 24 heures, il y a quelque temps –, une observation qui résume sa vie d’artiste: «Je n’ai jamais pensé à ce qu’il y aura après. Personne ne sait et moi je suis un homme normal. (…) Je ne sais pas s’il y aura des couleurs mais au moins j’en laisserai sur la terre, avec tout ce que j’ai peint.»

La cérémonie d’adieu aura lieu jeudi à 14 heures, au temple de Lutry. (24 heures)

Créé: 11.12.2017, 19h08

En dates

10 mai 1915: Naissance à Rebstein (Saint-Gall).

1921-1931: Vit en orphelinat.
1931-1933: Effectue un apprentissage de poêlier-fumiste et de carreleur à Zurich.

1939-1945: Service de mobilisation dans une compagnie de cyclistes.

1944: Entre des voyages à Paris, il s’établit à la Conversion et suit des cours à l’École cantonale de Dessin, à Lausanne.

1945: Il épouse Betty Aguet, avec qui il aura un fils, Yves.

1949-2000: Nombreuses expositions individuelles ou collectives un peu partout en Suisse romande, ailleurs dans le pays et à l’étranger.

Vers 1980, à 65 ans, Mafli commence enfin à être véritablement connu. Il entre dans les collections privées et publiques. Entre Genève, Vaud et le Valais, ses toiles s’affichent dans de nombreux salons et chalets privés, cabinets de médecin ou restaurants étoilés, à l’instar de celui de Girardet qui lui a offert depuis quelques années un accrochage permanent du côté de Crissier.

2005: En août, Mafli offre 300'000 francs et 30 tableaux à la commune de Lutry, pour la création d’une salle en son honneur.

2006-2010: En 2006, à la veille d’une grande exposition, à Payerne, il fait la une des journaux parce que ses tableaux ont été saisis, dans le cadre d’une affaire financière liée au caissier de la fondation créée pour défendre son œuvre. Quatre ans plus tard, c’est sur fond de conflit fiscal que les projecteurs se braquent sur lui.

2006-2017: Il expose encore occasionnellement. En 2015, c’est à l’Abbatial de Payerne qu’une grande rétrospective fête ses 100 ans, avec plus de 80 tableaux accrochés aux murs. Avec l’aide de sa dame de compagnie qui lui mélange les couleurs, il continue à peindre. Le 11 décembre 2017, il décède.

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