«Quand je pense à la Grèce aujourd’hui, je ressens une grande tristesse»

InterviewÀ l’occasion de Lausanne Méditerranées, l’ancien politicien et fan de rebétiko Josef Zisyadis revient sur sa culture d’origine

Josef Zisyadis porte un regard sans aménité sur la situation actuelle de la Grèce, fêtée culturellement à Lausanne dès ce lundi.

Josef Zisyadis porte un regard sans aménité sur la situation actuelle de la Grèce, fêtée culturellement à Lausanne dès ce lundi. Image: KEYSTONE

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

A parcourir la Méditerranée, il n’y a pas besoin de s’appeler Ulysse pour retourner en Grèce. Alors que Lausanne Méditerranées s’ouvre ce lundi avec une 2e édition hellène à déguster au Théâtre de Vidy et à la Cinémathèque (lire encadré), après une première cuvée consacrée au Maghreb l’an dernier, il était tentant d’interroger Josef Zisyadis sur un pays avec lequel il cultive encore de nombreux liens – et pas seulement viticoles avec son projet de réimplantation de l’agriculture sur l’île de Patmos. D’autant plus que l’ancien politicien vaudois, actuel président de Slow Food Suisse et directeur de la Semaine suisse du goût, possède, inscrit dans son histoire familiale, l’expérience de la migration en natif d’Istanbul.

Rencontre sur une terrasse encore ensoleillée avec celui qui participe aussi jeudi à un débat intitulé «La Grèce, les Grecs, la dette et l’Europe».

Cette manifestation vous fait-elle particulièrement plaisir?
Évidemment. D’autant plus que j’ai toujours pensé que Lausanne devait plutôt regarder vers la Méditerranée que vers Zurich. On a failli faire partie du duché de Savoie, donc il y aurait pu avoir un pays avec comme capitale Gênes ou Turin.

Les Lausannois sont-ils vraiment très méditerranéens?
Non, parce qu’ils ont de la peine à se détacher de Berne. Mais je crois que Lausanne devrait cultiver sa «Méditerranéité». On a quand même un côté maritime avec le lac. Plusieurs de ses cultures y sont présentes par différentes immigrations. Il y a une tradition grecque à Lausanne, qui est plutôt celle des armateurs grecs dans les années 1960, des familles riches qui venaient à Lausanne se retrouver au bord du Léman.

La population grecque lausannoise a-t-elle évolué?
Depuis, la crise est arrivée et, à partir de 2010, beaucoup de Grecs sont venus. Il suffit d’observer le restaurant Le Lyrique qui, dans les années 2000, avait une clientèle grecque vieillissante. Désormais, on y remarque de nombreux jeunes couples. Il faut dire que la fuite des cerveaux est assez énorme. Depuis huit ans, ce sont environ un demi-million de personnes qui sont parties de Grèce. Cela se remarque à Lausanne aussi.

Quel est votre propre rapport à la culture grecque?
J’y baigne. Dès que je rentre à la maison, je mets de la musique. Je joue du bouzouki, de la guitare, de l’oud. Mais il y a aussi la poésie, que je lis en traduction car j’ai de la peine à lire la littérature en langue originale assez rapidement pour avoir du plaisir, même si je me force parfois. Je lis aussi les traductions des écrivains grecs plus récents que l’on trouve par exemple chez Actes Sud.

Vous passez aussi parfois par Athènes?
Oui, j’ai un frère qui y habite. Ma famille fait partie de l’immigration des Grecs de Turquie, commencée en 1922. Nous avons été parmi les derniers à partir, en 1958. Au départ ce sont quelque 1,5 million de Grecs qui sont arrivés en six mois à Athènes, une ville de 50 000 habitants à l’époque.

Cela nous rappelle des situations très actuelles…
Les Syriens, oui. La Grèce a été transformée par l’immigration des Grecs de Turquie et d’Asie-Mineure. Avec des perspectives plus cosmopolites, plus citadines, plus travailleuses aussi. La culture gastronomique est venue avec eux. Celle de Grèce était assez moyenne, ils ont amené avec eux tout le faste de l’Orient, l’utilisation des herbes sauvages, des épices.

Vous évoquez la crise qui a très durement frappé la Grèce: la situation n’est-elle pas en train de s’améliorer?
Non, on a touché le fond, on ne peut pas aller plus bas. La paupérisation de la population est lamentable. La situation est dramatique, je ne sais pas comment ils font. Quand je pense à la Grèce aujourd’hui, je ressens une grande tristesse face à ce qui s’est passé.

Mais les marchés s’ouvrent à nouveau à l’économie grecque, non?
Peut-être. Mais pour les 100 ans à venir, la Grèce sera une colonie des banques européennes. La dette est toujours au niveau de 180% du PIB. Avec l’ajustement des salaires vers le bas, à la roumaine, à la bulgare, certains se frottent les mains. Maintenant il faudra surtout voir si le gouvernement de Tsipras – qui a plié l’échine devant toutes les demandes de l’Union européenne – parviendra à hausser petit à petit le salaire minimum.

La population n’est-elle pas en train de relever la tête?
Je ne le sens pas. Les Grecs sont prêts à faire n’importe quoi pour ne pas sombrer un peu plus. Je le vois à Patmos: ils peinent à se projeter dans le futur, à penser tourisme doux. Ils vont au plus simple, réduits à vivoter. Il y a encore quelques jours, j’ai appris qu’ils avaient décidé d’installer des parasols sur toutes les plages de l’île. C’est un désastre. L’idée d’un tourisme différent, plus «nature», n’émerge pas. Le modèle, c’est Mykonos ou Santorin. Si c’est ça l’avenir… Tout est fait pour que la seule industrie soit le tourisme, alors que la richesse de la Grèce réside aussi dans ses produits agricoles. Mais la désertion des campagnes se poursuit.

L’impôt ne s’est pas généralisé?
La perception s’est améliorée. Mais, avec une TVA à 25%, les caisses enregistreuses apparaissent avec les fonctionnaires qui contrôlent et elles disparaissent dès qu’ils s’en vont.

Vous êtes cohérent avec vos positions du temps où vous étiez conseiller d’État: toujours anti-austérité?
Je le suis toujours car je ne vois pas très bien comment les Grecs pourront se sortir de l’eau si on leur pèse constamment sur la tête. La jeune génération doit dés­ormais payer tous les pots cassés de celles qui l’ont précédée et qui cherchaient la surconsommation facile. En quoi ces jeunes sont-ils responsables de leurs parents crédules face à des gouvernements qui voulaient les Jeux olympiques, de grands investissements, mais où les ministres se mettaient de grosses commissions dans la poche? Il y a de l’ordre à mettre. La Grèce a vécu à l’orientale, c’est une réalité incontournable, mais une génération n’y suffira pas. Il en faudra quatre ou cinq.

Il reste donc la culture?
Eh oui, les Grecs en sont très friands. De musique, de théâtre. Pendant la crise, des salles de spectacle sont apparues qui proposaient des prix avantageux. Ces lieux de refuge culturel ont permis à beaucoup de Grecs de tenir.

(24 heures)

Créé: 08.10.2018, 16h19

Lausanne Méditerranées

Un débat et quatre propositions de spectacles

Lausanne, Théâtre de Vidy
Du lundi 8 au vendredi 12 octobre.
Débat, je 11 oct. (17 h 30). Entrée libre.
www.vidy.ch

La belle Hélène (théâtre)
Issue de la Manufacture, la jeune comédienne d’origine grecque Mélina Martin a écrit et joue «Opa», solo qui tire son titre d’une exclamation grecque aux sens multiples, dédié à Hélène de Troie, à sa beauté, au pouvoir des apparences, aussi théâtrales.
Vidy, lu 8 oct. (19 h).

L’un et l’autre (danse)
Avec «Ion», chorégraphie pour dix danseurs, Christos Papadopoulos propose une nouvelle variation sur un thème éternel: la dialectique entre le groupe et l’individu. Du banc de poissons au vol des papillons, une métaphore sociale en mouvement.
Vidy, lu 8 et ma 9 (20 h 30)

Coup de tabac (cinéma)
Récompensé plusieurs fois à Locarno en 2009, le film «Akadimia Platonos», de Filippos Tsitos, prend un tabac comme agora moderne… et xénophobe. Une comédie burlesque à forte teneur politique.
Capitole, me 10 oct. (20 h 30).

Nettoyage (théâtre)
Avec ses cinq femmes de ménage sur scène, la pièce «Clean City», de Prodromos Tsinikoris et Anestis Azas, prend au pied de la lettre le mot d’ordre du parti d’extrême droite Aube dorée, qui voulait «nettoyer les rues grecques de tous les immigrés».
Vidy, je 11 et ve 12 (20 h 30).

Articles en relation

Pour l’enfant d’immigrés en quête de racines, Patmos est une révélation

Par monde et par Vaud (24/41) Amoureux de l’île grecque depuis trente ans, l’ancien conseiller d’État et ancien conseiller national vaudois Josef Zisyadis y poursuit son projet viticole, sociétal et agraire Plus...

Obwald, paradis fiscal, offre des cacahuètes à Zisyadis

La rédaction Patrick Monay observe l'évolution du canton de Suisse centrale en matière d'impôts. Plus...

«La Semaine du goût reste une plate-forme formidable»

Entretien Josef Zisyadis, directeur de la nouvelle fondation, voit dans l’événement une rencontre entre tous les acteurs suisses. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.