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Tel Peter Pan, Daniele Finzi Pasca fait voler les gens

Depuis des semaines, il guide les figurants de la Fête des Vignerons. Portrait d’un artiste multifacette qui porte la générosité en étendard

Avec sa femme, Julie Hamelin Finzi, décédée en 2016.
Avec sa femme, Julie Hamelin Finzi, décédée en 2016.
VIVIANA CANGIALOSI

Peter Pan exhorte ses petits compagnons d’aventure à voler. Dans un sourire à la fois béat et surpris, ils se retrouvent dans les airs, libérés du poids de la gravité. Cette même sensation risque fort de saisir quiconque a suivi de près Daniele Finzi Pasca. Nous sommes le 30 juin 2017, à l’issue d’une séance photo au jardin du Rivage de Vevey. Le créateur s’est prêté au jeu de l’interview pour lancer un appel aux futurs figurants de la Fête des Vignerons, même s’il vient d’arriver de l’étranger et qu’il doit, dans quelques minutes, s’adresser aux membres de la Confrérie des Vignerons réunis en assemblée générale biennale. D’autres – de surcroît en plein décalage horaire – seraient stressés et agacés qu’il faille courir pour rejoindre les Consœurs et Confrères. Lui au contraire, dans un joyeux éclat de rire, saisit par la main son assistante et la journaliste. Et voilà trois silhouettes, échangeant regards et sourires entendus, s’élançant dans une course effrénée qui paraît les soulever comme par magie à 2 mètres du sol. Daniele Finzi Pasca n’a ni le costume vert ni la plume au chapeau, pourtant, derrière ses petites lunettes rondes et sous ses bouclettes, c’est Peter Pan.

«Daniele croit qu’il est possible d’avoir des ailes aux pieds», écrit Facundo Ponce de León dans un livre d’entretiens avec le metteur en scène, «Le Théâtre de la caresse», devenu manifeste. «Il faut s’entraîner pour faire en sorte que la réalité ne pèse pas, qu’elle soit un peu plus légère et simple dans sa complexité infinie. Entre nos pieds et le sol, le vent.» «J’aime faire voler les autres», concède Daniele Finzi Pasca. Au sens littéral du terme, dans ses spectacles: impossible de citer la pléthore d’exemples, entre artistes virevoltant au bout de rubans et couple énamouré sur un trapèze. Pour la cérémonie de clôture des Jeux olympiques de Turin, en 2006, une machine façon simulatrice de chute libre faisait flotter un acrobate en plein centre du stade, sans fil. La Fête des Vignerons ne sera pas en reste, avec une apparition digne de la fée Clochette. Les spectateurs s’envolent eux aussi, notamment par la faculté du créateur de tendre la main à l’enfant que chacun porte en soi, plus ou moins enfoui. Ses tableaux oniriques empruntent à l’univers circassien. Pas étonnant qu’il ait été sollicité pour créer tant pour le Cirque Éloize (sa trilogie «Nomade», «Rain» et «Nebbia») que pour le Cirque du Soleil: «Corteo», où presque tout s’envole, qui, depuis sa première en 2005, a réuni déjà… plus de 8 millions de spectateurs! Et «Luzia», créé en 2016, actuellement à l’affiche à New York.

Face à l’injustice de la mort, «la joie du clown pour apaiser»

La racine de son regard enjoué sur le monde n’est pas à chercher du côté d’un optimisme naïf. Au contraire! «La force nécessaire à rendre les choses légères», il l’a forgée dans la mort et la désolation. Après une déception amoureuse, il part plus de six mois en Inde à 18 ans avec un missionnaire. Au contact des lépreux en phase terminale, il découvre l’odeur insoutenable «de l’humanité qui se décompose». Une rencontre le marquera au fer rouge: Sunil, squelettique, les vertèbres à nu, paralysé et plein d’escarres par lesquelles des insectes se sont introduits dans son corps. Ce jeune était censé ne survivre que quelques heures. Daniele l’a lavé et soigné pendant vingt-quatre jours. Le seul où il s’est absenté, Sunil est mort. Face à l’injustice de la mort, Daniele a écarté la révolte pour, d’une pirouette, se focaliser sur le beau, l’espoir et la catharsis. «La joie du clown non pour distraire, mais pour apaiser.»

À son retour, le nom de sa compagnie est tout trouvé: le Théâtre Sunil. Tel un spéléologue de l’empathie, un chasseur de perles de beauté, un «collectionneur de détails», il élabore son esthétique, à coups d’intenses discussions avec Maria Bonzanigo (actuelle directrice musicale de la Fête des Vignerons), sa complice de toujours, son «double en création». «Nous avons fait toutes sortes d’expérimentations, nous avons cherché des états modifiés de conscience à travers la fatigue extrême. Nous tâtonnions dans le noir jusqu’à l’épuisement.» Il accouche de son «théâtre de la caresse», baume sur les bleus à l’âme du public. «Il faudrait traiter ceux que nous aimons comme s’ils étaient un fragile instrument de musique et puis, en le caressant, faire de la musique, de sorte qu’au beau milieu du chaos on puisse continuer à croire qu’il y a de l’harmonie», écrit Daniele Finzi Pasca dans son livre «Blanc sur Blanc».

Dans l’Éthiopie en guerre, le créateur est appelé au milieu des années 1990 pour donner des cours de clowns à des orphelins. «Ils avaient surtout besoin de briser la carapace se formant autour de l’être qui a souffert, armure qui risque de devenir de plus en plus dure en vieillissant. Il fallait accompagner ces enfants pour la briser de l’intérieur.» Au-delà de ces exemples extrêmes, c’est surtout sur les «héros du quotidien» que se penche Daniele Finzi Pasca: «Pour sa dimension héroïque et mystique, la fragilité de l’être humain m’intéresse. Les figures mythiques de héros invulnérables qui nous habitent sonnent faux, contrairement aux personnages montrant leurs faiblesses, comme Chaplin.»

Le guérisseur produit «des larmes pour laver l’âme»

Métaphores de la fatalité qui s’abat sur l’être, des tas de choses tombent du ciel dans ses spectacles (pluie, diabolos de jonglage, bouchons de liège, etc.). En guise de rempart à cette adversité, sa poésie s’adresse aux émotions. Il avoue chercher à faire pleurer: «Les larmes sont comme des douches pour laver l’âme.»

N’est-il pas lui-même guérisseur? «Plusieurs chamans me l’ont dit. Et, depuis petits, ma mère affirmait que l’un de mes frères et moi l’étions. Cela m’a sûrement conditionné.» Il a néanmoins choisi la voie des planches plutôt que celle du bistouri. Il écarte cette nuance: «Certaines maladies peuvent être soignées avec des histoires, pas avec des pilules. Il n’y a pas de médicament contre la peur. Dans une conférence de la société suisse de cardiologie, où j’étais invité, nous nous sommes dit avec les médecins que nous étions collègues, que nous travaillions avec la même matière.»

«Cela va encore se retrouver dans un spectacle!»

Hors scène, Daniele Finzi Pasca porte la générosité en étendard, notamment dans les accolades qu’il offre (lire ci-contre). Quand il s’amuse, il émet de petits rires façon Garcimore, qui ratait systématiquement ses tours de magie avec l’air d’un petit garçon pris les doigts dans le pot de confiture. Il dit parvenir à la légèreté «par le jeu, par la faculté à trouver de la joie dans la stupeur de petits détails de réaction chez les autres ou chez moi. Des coups de joie qui surprennent, même pour des choses très simples. L’empathie est très présente chez les enfants et ressurgit parfois chez les personnes âgées. C’est ce qu’il faut travailler.»

Sa faculté de narration, il l’a élaborée dans la solitude du lointain: «J’ai beaucoup voyagé seul. Ça oblige à un dialogue intérieur pour se raconter les événements, qui cristallise les instants, rendant les souvenirs presque inoubliables.»

Pour ses tableaux, il crée par touches empruntant aux cinq sens, concerné par les images depuis l’enfance, entouré d’un grand-père et d’un père photographes, ce dernier ayant étudié à Vevey. «Quand je vois les photos de lui en side-car! C’était une période magnifique de sa vie!» Hormis cet épisode et la cuisine de sa grand-mère (surtout les gnocchis), Daniele Finzi Pasca livre peu de son intimité. «Je me protège! Il y a pourtant des choses très personnelles dans mes créations. C’est une plaisanterie récurrente dans ma famille, lorsque nous avons une discussion et que tout à coup ma mère dit: «Ça y est, ça va de nouveau se retrouver dans un spectacle!» Dans «Nuda», c’est une famille imaginaire, mais la mienne s’y reconnaît!» Dans «Giacobbe»: «Le personnage principal – un clown fragile et dévasté, balbutiant – parle avec un cheval qui, dans les dernières phrases, s’avère être son père, quand il lui dit: «Tes genoux étaient le dos de mon cheval quand j’étais enfant. Et moi j’ai encore besoin de m’asseoir sur ce dos.» Je crois que les hommes gagneraient à davantage de contact physique avec leur père, même à l’âge adulte.»

Nostalgie et réalisme magique

Hypersensibilité rime souvent avec failles. Il aurait ainsi «beaucoup besoin de contrôler», souffle-t-on. Une forme de tristesse affleure aussi dans ses spectacles. «J’aime le sens de la nostalgie qui relie certains peuples, mais se décline de façon très différente selon chacun. Il ne s’agit pas d’un regard passéiste – le «c’était mieux avant» est étouffant. Les Russes par exemple, pendant qu’ils vivent un instant de plaisir, se réjouissent que ce moment puisse se répéter, que leurs enfants ou l’humanité puissent revivre un tel bonheur.»

Le Tessinois se sent proche du réalisme magique sud-américain. «J’ai longtemps vécu au Mexique. Toute la population vit dans un monde où les choses qu’on ne voit pas imprègnent la réalité. Lors d’une panne d’électricité au Théâtre de Mexico, les techniciens ont couru déposer des douceurs et un cigare au pied de l’autel dressé à la fondatrice du lieu. La lumière est revenue! Personne ne se pose de question face à un tel événement!»

Dans son livre devenu le spectacle «Blanc sur Blanc», la femme du héros tombe malade, comme cela arrivera à sa femme, Julie Hamelin Finzi, décédée en 2016. «Parfois, tu écris des choses qui font partie de ta vie sans que tu le saches. Une chose étrange, une autre forme de biographie.» Daniele Finzi Pasca parvient à sourire de ce coup du sort, malgré le tragique. Julie («Giù»), qu’il ne cesse de citer comme cocréatrice de la Fête des Vignerons, capable de dire le nombre de jours exacts écoulés depuis sa mort. Julie, qui sera du spectacle sous les traits d’une petite fille, fil rouge de la narration. La compagne de Peter Pan.

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