En photographie, le Christ prend toujours la lumière

EtudeL’historienne de l’art Nathalie Dietschy a étudié la recrudescence de la figure de Jésus dans la photographie contemporaine. Interview.

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En novembre dernier au Théâtre de Vidy, la pièce de Romeo Castellucci Sur le concept du visage du fils de Dieu attirait quelques intégristes catholiques mécontents de la référence au Sauveur. L’épisode rappelait que la figure du Christ demeure sensible.

L’historienne de l’art lausannoise Nathalie Dietschy ne va pas le contredire, qui publie Le Christ au miroir de la photographie contemporaine, étude sur la récurrence de la représentation de Jésus dans la création photographique de ces 30 dernières années.

Recensant un riche corpus, la chercheuse dégage les enjeux artistiques et sociopolitiques que réactive le recours christique, que l’on trouve aussi bien dans le kitsch de David LaChapelle que dans la noirceur d’un Joel-Peter Witkin. Interview.

Comment vous êtes-vous approchée de ce corpus christique?

Tout a commencé dans le cadre d’un projet de recherche interdisciplinaire de l’Université de Lausanne – histoire de l’art, cinéma et littérature – sur les usages de la représentation du Christ et son utilisation au XXe siècle. J’ai réalisé qu’en photographie la période des années 1980 à nos jours était très intéressante, j’en ai fait ma thèse.

Comment expliquer ce regain d’intérêt pour Jésus en photo?

Il est intéressant de noter que, dans une perspective globale, la représentation du Christ est internationale et ne dépend pas de la confession des artistes, même si l’on peut repérer des similitudes dans les contextes ou les démarches. Je peux faire deux hypothèses sur ce retour. Il y a l’influence du Piss Christ (1987), de l’artiste Andres Serrano, qui a redonné envie de traiter le sujet de la religion, en partie par la forte médiatisation d’une œuvre qui a fait scandale. Dans les années 1990, la fin du millénaire a aussi pu susciter certaines œuvres, comme la série INRI, de Bettina Rheims, par exemple.

La volonté de faire scandale n’est-elle pas prédominante?

Il y a une part de provocation dans plusieurs œuvres, mais, dans ce cadre, j’avais non seulement envie de montrer le contexte de création mais aussi de réception. Une image qui fait scandale à New York à un certain moment peut passer totalement inaperçue à un autre. Il y a bien sûr un décalage entre les milieux religieux, qui cherchent à protéger la représentation traditionnelle et le milieu de l’art, qui valorise la transgression. Le Piss Christ a ainsi gagné en valeur marchande par rapport à d’autres images de la série où d’autres figures de la culture, comme Satan ou le discobole, étaient immergées dans l’urine. Il est intéressant de noter que Serrano se considère prisonnier de cette image, qui le confine au rôle d’artiste controversé.

Mais le scandale n’est pas la règle?

Malgré l’attente de l’artiste, il n’a parfois simplement pas lieu, au risque de le décevoir! D’autres refusent la provocation. C’est le cas d’Olivier Christinat, qui s’est interdit cette démarche avec ses Photographies apocryphes, plus basées sur les textes que sur la citation visuelle – les plus fréquentes étant la Cène de Vinci, la Pietà de Michel-Ange. Il y a des cas plus ambivalents, comme l’artiste afro-américaine Renée Cox, qui utilise la provocation en posant nue au milieu de la Cène, mais pour transmettre un discours d’intégration en faveur des Noirs et des femmes.

Des artistes non chrétiens s’approprient aussi le Christ?

Oui, Greg Semu, artiste samoan mais dont la culture a connu la colonisation chrétienne, réinterprète la Cène, où il pose lui-même en Christ. Un propos transculturel où il introduit le tatouage traditionnel – pratique interdite par le Lévitique – et remplace le pain et le vin par du cochon grillé et des mets anthropophages. Au départ, on pense à un détournement type, mais qui finit par dévoiler une réflexion sur l’identité, le parcours de l’artiste, ainsi qu’une façon d’investir le marché de l’art occidental.

Quel est le lien entre photographie et représentation christique?

Il est ancien. Le photographe pictorialiste Holland Day s’était imposé, en vue de sa série sur la vie de Jésus en 1898, un régime draconien pour être fidèle à son image. Sa démarche était contemporaine de la photographie du Suaire de Turin où le corps révélé apparaissait avec plus de netteté et générait des parallèles entre développement photo et apparition ou révélation. Pour Holland Day, c’était surtout une façon de défendre le medium. En s’emparant d’un sujet aussi important dans la hiérarchie des genres, il cherchait à en faire l’égal de la peinture.

Une rivalité où la photographie a désormais remporté la bataille?

Oui, même s’il n’y a toujours pas de photographies dans les églises.

Créé: 02.06.2016, 14h48

Un livre et une table ronde

Le Christ au miroir de la photographie contemporaine
Nathalie Dietschy
Ed. Alphil, 360 p.


Lausanne, Musée de l’Elysée
Table ronde avec Andres Serrano, Faisal Abdu’Allah et Olivier Christinat
Ma 28 juin (18 h 30). Sur inscription.
www.elysee.ch

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