Le piano d'Ephrem Lüchinger triple la mise

AlbumPianiste pour Heidi Happy et Dieter Meier, Ephrem Lüchinger sort «Are You Prepared?» triple album qui démantibule un Steinway. Rencontre.

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Les rencontres du 3e type sont toujours possibles. A l’heure de la chute de l’industrie du disque, le triple album Are You Prepared? fait figure de surenchère ahurissante. Mais, à l’écoute, on prend encore rendez-vous sur une autre planète où le piano aurait subi d’étranges mais séduisantes mutations… Devant tant de merveilles inattendues, il fallait découvrir qui se cachait derrière un projet aussi fantasque.

Départ pour la banlieue glaciale du sud-ouest de Zurich où Ephrem Lüchinger, 40 ans, ouvre son studio partagé avec un batteur qui passe la moitié de son temps à Berlin. Une douche installée à côté de la gazinière où chauffe un café témoigne de l’habitat occasionnel. Niché au-dessus d’un Denner, le lieu regorge de claviers qui n’ont presque pas joué une note sur Are You Prepared?, album qui paraphrase Jimi Hendrix mais cite John Cage, champion du piano préparé. «Au départ, cet album vient d’une démarche quasi scientifique, raconte-t-il. J’étais en pleine crise avec mon instrument, je jouais du synthé, des claviers, mais j’avais perdu tout intérêt pour le piano. Le son m’ennuyait, j’avais l’impression que tout avait été fait. Une fois que tu as entendu Brad Mehldau, tu peux t’arrêter.»

Ce n’est pourtant pas ce qu’a fait le musicien issu du jazz, qui a prêté ses touches au rock de Sportsguitar, à la pop de Heidi Happy (sa femme en est la sœur), au funk, et joue toujours pour Dieter Meier, moitié de Yello. «J’ai eu l’idée d’utiliser le piano comme sampler, boîte à rythmes – la meilleure batterie jamais faite! Et je me suis plongé dans ses sons pendant deux jours d’improvisation dans un bon studio d’enregistrement avec un Steinway.» Ephrem Lüchinger ouvre un sac contenant quelques-uns des objets qui lui ont servi à «préparer» (lire bidouiller) son instrument acoustique: des brosses, des menottes, des tambourins…

«La plupart du temps je les jetais simplement dans le piano, sans système, sans prendre des notes. Ce n’était pas si «préparé» que ça et les trucs les plus hardcore, j’ai dû les faire pendant que les gars du studio prenaient leur pause-déjeuner: ils ne voulaient pas.» Rejoint sur quelques titres par Michael Flury, tromboniste de Sophie Hunger, Ephrem Lüchinger a ensuite laissé reposer cette session pendant plusieurs années. «Cela aurait très bien pu ne pas devenir un album, mais j’avais lancé à l’époque un financement sur un site participatif de crowdfunding et je commençais à recevoir des coups de fil de gens qui me demandaient si j’étais parti en vacances avec l’argent!» Avec des heures de musique enregistrée, le plus dur a été de choisir.

«A l’occasion d’un voyage aux Etats-Unis, j’ai écouté la totalité: cela m’a pris environ huit heures. Dans la sélection, j’ai fait un gros effort pour garder les pistes les plus étranges, la force organique. J’aurais pu me contenter de deux albums, mais un seul était impossible, cela m’aurait demandé de tuer trop de mes bébés», plaide ce père de deux enfants. Après des traitements sonores – parfois l’élimination de la résonance des notes pour ne garder que l’impact –, le pianiste a fini par créer, pour ce premier mais imposant album sous son nom, une nébuleuse sonore et musicale fascinante, lieu de perdition idéal pour tous ceux qui aiment se laisser surprendre. «J’ai déjà réalisé une douzaine de musiques de film et, là, je voulais raconter des histoires les yeux fermés.»

Créé: 07.02.2015, 14h21

L'album

Avec un piano, quelques accessoires plantés dans ses cordes, des touches de trombone, de glockenspiel, et une médication électronique partielle, Ephrem Lüchinger ouvre une orgiaque caverne d’Ali Baba truffée de recoins insoupçonnés, de bibelots dansants et de diamants sonores à la beauté brute. Dans les allées des 33 titres de ce triple album, on croise évidemment le fantôme de John Cage, mais aussi les mânes de Bill Evans et d’Erik Satie, sans oublier le spectre bien vivant d’un Aphex Twin. Même si l’on se souvient des triturations électroniques d’un Esbjörn Svensson (E.S.T.) sur son clavier, Ephrem Lüchinger pousse le radicalisme assez loin passant du lyrisme du jazz aux claudications d’un clubbing ivre. Une somme et un manège. Superbe.

Are You Prepared?
Ephrem Lüchinger
Irascible

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