«Je porte l’héritage de Noemi Lapzeson dans mon corps»

DanseÀ l’instar de Marcela San Pedro, disciple et amie de Noemi Lapzeson, la scène artistique genevoise rend hommage à la danseuse, chorégraphe et pédagogue décédée jeudi à 77 ans.

Lorsqu’elle arrive à Genève en 1980, Noemi Lapzeson a 40 ans. Elle est une danseuse de carrure internationale, formée à la Jullian School et chez Martha Graham à New York.

Lorsqu’elle arrive à Genève en 1980, Noemi Lapzeson a 40 ans. Elle est une danseuse de carrure internationale, formée à la Jullian School et chez Martha Graham à New York. Image: JESUS MORENO/1988

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Un socle. Un phare. Les deux mots montent aux lèvres de ceux qui ont longtemps côtoyé Noemi Lapzeson. Ils lui concèdent une sensibilité peu commune, une exigence de chaque instant dans tous les domaines de sa carrière et de sa vie, une générosité rayonnante, une culture florissante, fruit juteux d’une curiosité sans sommeil, un amour de la liberté qui la mettait à l’abri du dogmatisme et lui instillait le goût du mouvement perpétuel.

C’est donc tout naturellement la crainte de l’immobilité qui a eu raison de cette femme d’exception. «Elle a choisi d’aller danser ailleurs», glisse pudiquement Marcela San Pedro, qui fut durant vingt ans la disciple de la danseuse, chorégraphe et pédagogue genevoise. «Comme beaucoup de danseurs et sportifs d’élite, Noemi souffrait atrocement dans son corps», précise son ami de toujours Philippe Albéra. «Elle commençait à avoir de la peine à marcher, savait que son état n’allait pas s’améliorer et avait de plus en plus de mal à atténuer la douleur. Elle a préféré s’en aller avant d’avoir des problèmes de santé très graves.»

Le fondateur de Contrechamp est «dévasté» depuis le moment où il a eu connaissance de «sa décision mûrement réfléchie de partir». «Je l’ai su trois jours avant sa mort, je l’ai vue une douzaine d’heures avant son décès. Affectivement, ça a été terrible.» Alors Philippe Albéra laisse les souvenirs affleurer: «Nous étions avant tout amis. Je l’aimais énormément. Mais nous avons aussi beaucoup travaillé ensemble. C’est moi qui ai produit le tout premier spectacle de Noemi à Genève, en 1980. Le saxophoniste Eduardo Kohan improvisait pendant qu’elle dansait seule sur scène.»

Création de l’ADC

Ensuite, programmateur de la Salle Patiño, Philippe Albéra y monte de nombreux spectacles de l’ADC, cette Association pour la danse contemporaine que Noemi Lapzeson a contribué à créer avec Nicole Simon-Vermot, Jean-François Rohrbasser et lui en 1986. Un acte essentiel, car avant cela, rien n’existe à Genève pour la danse contemporaine: ni structure, ni lieu, ni subvention.

«Avec l’ADC, Noemi Lapzeson a su attirer des artistes de partout – danseurs, chorégraphes mais aussi musiciens, poètes et peintres. Et elle a conquis plusieurs générations de publics genevois», souligne Anne Davier, directrice actuelle de l’ADC. «Son répertoire comporte plus de 50 pièces chorégraphiques créées ici. Elle a formé des dizaines de danseurs; l’an dernier, elle donnait encore son cours au Grütli…»

Grand Prix suisse de la danse en 2017

L’an dernier justement, la Confédération honore Noemi Lapzeson en lui décernant le Grand Prix suisse de la danse. À l’occasion de la cérémonie de remise de cette distinction à Fribourg, en octobre 2017, un hommage bouleversant attend la lauréate sur scène: Marcela San Pedro a enseigné au Ballet Junior le solo Un instant, créé par Noemi Lapzeson à la mort de son «maître» Martha Graham, en 1991, et dansé par elle lors de la fête d’ouverture de la salle des Eaux-Vives pour l’ADC, en 2004.

«Noemi m’a autorisée à transmettre cette pièce, mais fondamentalement, elle ne voulait pas figer les œuvres», relève Marcela San Pedro. «Elle pensait que tout est mouvant, tout doit évoluer et disait souvent: «C’est ma vision, on peut en avoir d’autres.» Elle n’avait pas le souci de l’éternité artistique. En cela, elle m’a beaucoup aidée à réfléchir à la transmission de l’art en mouvement. L’héritage de Noemi, je le porte dans mon corps, mon cœur et ma tête.» Il y a trois ans, Marcela San Pedro a rédigé une belle somme sur son inspiratrice, Un Corps qui pense (Ed. MétisPresses).

Comment finir?

Pour Claude Ratzé, responsable de l’ADC pendant vingt ans, directeur nouvellement intronisé de La Bâtie, le legs de Noemi Lapzeson porte le tampon «exigence». «Auprès d’elle, dit-il, j’ai appris à être sans concession ni complaisance, à ne jamais privilégier la facilité. C’était fondamental chez elle, ça l’est devenu chez moi.» Ils ont travaillé «parfaitement bien ensemble», et puis, il y a deux ans, ils se sont fâchés. «Je lui ai refusé un projet chorégraphique qui ne me semblait pas répondre à cette exigence qu’elle m’a enseignée, et il y a eu un froid. Aujourd’hui qu’elle n’est plus là, je me dis que c’est regrettable de s’être quittés ainsi…»

Au moment de l’adieu, les signes prennent sens si l’on y prête garde: «Il y a des années, évoque Philippe Albéra, un jour où Noemi parlait d’arrêter la danse et la chorégraphie, j’ai écrit pour elle Comment finir?, dans lequel je me demandais de quelle manière construire la fin d’une œuvre musicale lorsqu’il n’existe pas d’issue prédéfinie. Noemi a aimé ce texte et m’a prié de le lire sur scène pendant qu’elle dansait. Aujourd’hui je suis infiniment troublé par ce Comment finir?» (24 heures)

Créé: 12.01.2018, 19h57

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