Depuis qu’il est tout gosse, le rock aime se faire des films

CinémaLocarno adoube le «rockumentary» en projetant samedi soir celui sur Gotthard, en clôture de sa 70e édition

Gotthard au milieu des années 1990, en rêve de gloire à Hollywood. Le groupe conquerra d’abord la Suisse.

Gotthard au milieu des années 1990, en rêve de gloire à Hollywood. Le groupe conquerra d’abord la Suisse. Image: AMKA FILMS

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Encore une fois, c’est la faute à Bob Dylan. Au crépuscule des sixties, l’Américain n’a pas seulement révolutionné la musique pop, la déstructurant, lui insufflant une part inédite de sérieux et de mystère. Il a aussi défloré un objet cinématographique qui allait faire florès dans la décennie suivante, puis devenir avec plus ou moins de bonheur le passage obligé des groupes archicélèbres ou archicultes: le documentaire rock.

Locarno, ce samedi soir, s’offre au genre. En clôture de sa 70e édition, le festival dédie sa Piazza Grande, son écran géant et ses 8000 sièges aux riffs électriques de Gotthard, le groupe tessinois devenu emblème suisse d’un hard rock solidement ancré dans ses influences seventies. Le plus gros vendeur national, né à Lugano en 1990 et comptable de 2 millions de disques écoulés dans le monde, a laissé la caméra de Kevin Merz papillonner dans ses coulisses et sur scène, pour le documentaire One Life, One Soul. Des images d’archives garnissent l’histoire unique d’un succès rock en terre suisse, avec le tragique de la mort du chanteur originel Steve Lee, fauché par un camion sur une route du Nevada en 2010.

Bien sûr, avec cet honneur fait aux enfants du pays, le festival joue ici sur du velours. Mais il adoube également un style dont plusieurs produits ont laissé une marque profonde dans l’histoire du cinéma, en dépit du présupposé méprisant dont les rockers font les frais — souvent à juste titre. Avant que Dylan ne casse le moule en 1967, s’imposant dans Don’t Look Back comme le sujet de son propre documentaire (et de son propre mythe), les stars de la pop étaient envisagées en comédien(ne)s de films aux scénarios plus ou moins tartes. Ainsi en 1956, campant un garçon vacher, Elvis Presley roucoule Love me Tender dans le film du même nom. L’année suivante, Jailhouse Rock impose un premier standard de qualité, mais l’œuvre reste de fiction.

Les Beatles, puis les Stones

Il faut attendre 1964 pour que les Beatles jouent leurs propres personnages dans A Hard Day’s Night, un succès à l’image de la Beatlemania – mais, là encore, le long-métrage dépose les musiciens dans un script fantaisiste, validant leur succès plutôt que l’analysant en tant que tel.

Emules de Dylan, les Rolling Stones comme les Beatles s’inspireront rapidement du regard d’ethnologue qu’il entend porter sur lui-même dans Don’t Look Back, via la caméra de D. A. Pennebaker. Toujours en compétition au registre du «cool», la bande à Jagger accepte la proposition de Jean-Luc Godard de la filmer en répétition, pour le prétentieux Sympathy for the Devil (1968), dont l’unique qualité est de documenter la naissance de la chanson du même nom. Les Beatles, eux, choisissent la caméra comme un projet pour se rabibocher, l’œil extérieur vis-à-vis duquel ils oublieront leurs différences toujours plus vives. Le résultat, Let it Be, dévoile au contraire le groupe en pleine (et captivante) déliquescence, uniquement ressoudé pour un concert improvisé sur le toit de son label, en 1970.

Mais alors que ces documentaires touchaient surtout un public de fans, le film Woodstock, cette même année, devient un immense succès en salles. L’aura de légende du festival américain attire des spectateurs du monde entier, avides de humer même par écran interposé le fumet subversif de la grand-messe hippie. Son pendant négatif, Gimme Shelter, sort dans la foulée et marque de façon indépassable la fusion entre le documentaire et l’œuvre d’art: la caméra suit les Rolling Stones au festival d’Altamont et s’enfonce avec le groupe dans un chaos qui s’achèvera par le meurtre d’un jeune Noir par les Hells Angels, pendant le concert des Stones.

Après l’anarchie d’Altamont, les choses ne seront plus pareilles – les documentaires non plus. Le business prend le contrôle. Meilleur exemple de cette nouvelle philosophie où l’excellence artistique ne doit pas prétériter le tiroir-caisse, Led Zeppelin concocte The Song Remains the Same, délire mystico-musical entre fiction et concert, comme un produit notamment destiné à alimenter le compte en banque du groupe durant une année sans tournée, celle de 1976. Durant cette décennie d’outrances, plusieurs «mégagroupes» financent des films de ce type, à leur gloire mais aussi au service de leur œuvre, les meilleurs résultats se nommant Tommy (The Who, 1975), The Wall (Pink Floyd, 1982), voire Purple Rain (1984), où Prince fantasme sa propre histoire sous les traits du «Kid».

Ces dernières années ont vu la prolifération de «rockumentaires» plus classiques, aidés par des technologies de montage et de diffusion accessibles et la masse de documents sonores et visuels. On raconte l’histoire d’un artiste, souvent posthume, plus qu’on ne crée sous un autre support le prolongement de son œuvre. Tous les rockers d’importance ont eu leur doc: Sex Pistols (The Filth and the Fury, 2000), Metallica (Some Kind of Monster, 2004), Motör­head (Lemmy, 2010), Nick Cave (20 000 Days on Earth, 2014). En bordure de ce tapis rouge, la mise en valeur d’antihéros cinglés ou malchanceux a produit les documentaires les plus notables: Anvil (merveilleux tocards du heavy metal), Searching for Sugar Man (la redécouverte de Rodriguez, figure culte de la folk sixties), Dig! (les aléas égotripés d’un groupe, The Brian Jonestown Massacre)… A voir ce soir dans quelle catégorie atterrira Gotthard. (24 heures)

Créé: 12.08.2017, 11h20

Galerie photo

Quatre essentiels

Quatre essentiels Un témoignage, un documentaire ou encore un portrait: retour en arrière sur certaines étapes de vie de grands musiciens.

Interview

«On voit dans le film le côté familial de Gotthard»

Ce soir, le documentaire sur Gotthard sera projeté à Locarno. Que va découvrir le public?

Nic Maeder (chant): One Life, One Soul retrace l’histoire du groupe, depuis ses débuts jusqu’à aujourd’hui. Avec ses hauts et ses bas, beaucoup d’images d’archives, de témoignages, des extraits de concerts et de séances studio. Peu de formations peuvent se vanter d’une telle longévité et de continuer à bien s’entendre pour faire de la musique. On y voit le côté familial de Gotthard, ce qui est très juste.

Combien de temps a duré le tournage?

Environ deux ans. L’équipe de Kevin Merz nous a suivis très régulièrement, assez vite, on a oublié sa présence.

Avez-vous appris des choses sur le groupe que vous ignoriez?

Oui, notamment sur Steve (ndlr: Lee, le premier chanteur décédé en 2010). Je ne l’ai jamais rencontré de son vivant. J’avais entendu plein de choses sur lui, de la part des musiciens et de ses amis, je m’en étais fait une image précise. En découvrant le film, j’ai eu comme l’impression de voir des images d’un vieil ami que j’avais vraiment côtoyé. Très étrange… Le réalisateur a ressenti la même chose.

Etes-vous personnellement client des documentaires sur le rock?

Franchement, non. Je n’en regarde jamais, tout comme je ne lis pas les bios de musiciens. Enfin, comme tous les rockers du monde, j’adore Spinal Tap! (rires) Tous les gros groupes ont connu des galères «à la Spinal Tap», comme se perdre dans les coulisses d’un stade à la recherche de la scène, alors que le public gueule. Ça nous est vraiment arrivé!

Articles en relation

La compétition locarnaise, décevante au début, relève la tête

Locarno Festival Cinq ou six films parviennent pour l’instant à se détacher dans un concours qui avait mal démarré. Plus...

Le vénérable W. est un véritable salopard

Cinéma Avec ce moine bouddhiste raciste, Locarno découvrait hier le troisième volet des salauds flamboyants selon Barbet Schroeder Plus...

L’autre Amérique à Locarno

Festival Cinéaste magnifiant les outsiders banals ou superstars, Todd Haynes était l’invité du festival. Rencontre Plus...

Pour Mathieu Kassovitz, le cinéma est un sport de combat

Festival de Locarno Réalisateur de «La haine», acteur pour Spielberg, Costa-Gavras et Audiard, le Français a été honoré samedi à Locarno. Il y présentait «Sparring», film de boxe où le franc-tireur prend des coups. Plus...

Locarno, les grands défis du 70e anniversaire

Cinéma Le festival débute ce mercredi soir et dure jusqu’au 12 août; que peut-on prévoir? Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actu croquée par nos dessinateurs, partie 4

Ce week-end à Lausanne, les coureurs du semi-marathon et du marathon se verront proposer une bière (sans alcool) à l'issue de la course. Les organisateurs suivent ce qui se fait en Allemagne ou en Suisse alémanique. Car la bière est isotonique, riche en vitamines B10 et B12, et passe mieux que certaines autres boissons.
(Image: Bénédicte) Plus...