«Dans quatre ou cinq ans, il faudra passer le témoin»

Humour Grégoire Furrer a révélé mercredi la programmation de son 30e Montreux Comedy Festival. En attendant le coup d’envoi le 28 novembre, il se livre.

Pour Grégoire Furrer, «l’humour est l’art du moment».

Pour Grégoire Furrer, «l’humour est l’art du moment». Image: ODILE MEYLAN

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Cash, Grégoire Furrer parle facilement de Grégoire Furrer, crispant certains, faisant sourire d’autres. Mais ce dont le patron du Montreux Comedy parle sans considération pour sa respiration, c’est de son bébé, à qui le quinquagénaire a consacré toute sa vie professionnelle. Le festival a aujourd’hui trente ans! Et les célèbre du 28 novembre au 7 décembre avec un plateau croulant sous les invités et même un GAFA (l’identité de ce géant numérique reste encore confidentielle) qui s’invite à l’anniversaire pour une diffusion numérique exclusive. Une fête encore plus belle depuis qu’une société française mesurant les audiences a fait ses calculs: à l’addition des différentes plateformes numériques, le Montreux Comedy pointe en tête des festivals francophones, devant Marrakech et le Québécois Juste pour rire.

Quelle est la part de fierté, et celle de l’orgueil?
Il n’y a absolument pas d’orgueil, mais beaucoup de fierté, oui, en plus de l’impression d’avoir beaucoup de challenges à relever. Alors il y a deux ans, lorsqu’on a voulu me forcer à céder la marque du Montreux Comedy à la Fondation, lorsqu’on a fait des changements au sein du conseil de fondation, lorsqu’on m’a fait comprendre que je devais quitter le Conseil communal, j’ai eu l’impression qu’on voulait se débarrasser de Grégoire Furrer et l’ai ressenti comme une injustice absolue! Si je n’avais pas eu mon entourage, j’aurais été à deux doigts de tout plaquer.

Parlons de Montreux et de l’avenir de son Centre de Congrès. On vous a peu entendu dans le débat.
C’est vrai! Mais le festival est apolitique, il ne peut qu’exprimer ses besoins pour accueillir son public. Le projet proposé en votation n’était pas parfait, mais c’était une chance pour une ville qui a vu son industrie événementielle décliner, son refus a donc été un choc. Maintenant réinventons les choses, mais pour de vrai! Si la capacité de la salle reste, si l'on pense à des accès facilités pour le parking, à la capacité d’accueil, super. Mais si l'on nous dit qu’il n’y a plus qu’une salle de 400 places, ce ne sera pas possible et nous irons voir ailleurs.

C’est une menace dont Claude Nobs était aussi coutumier. Mais la marque du festival n’est-elle pas intimement liée à la ville?
On ne veut pas quitter Montreux, on s’y était résolu lorsqu’il était question de fermer le Centre pour les travaux. Après… la marque est liée à la ville, oui, mais elle fonctionne également ailleurs. Lorsqu’on fait des Montreux Comedy à Dubaï ou à Johannesburg, lorsqu’on pense aux 12 millions de clics mensuels sur nos plateformes, combien savent que c’est une ville? C’est donc une marque qui peut vivre, autonome, mais l’environnement montreusien est idéal pour un festival. Il faut juste qu’elle se réinvente avec des infrastructures adéquates si elle veut le rester.

Pourquoi avoir fait le choix de l’humour il y a trente ans? C’était quoi, c’était qui l’humour, à ce moment-là?
Je ne me souviens même pas très bien! Il y avait les Faux-Nez, le Cabaret des chasseurs en exil et, parmi les vedettes, Smaïn, Guy Bedos et peut-être Muriel Robin. Mais j’avais la conviction que l’humour allait devenir un genre majeur et mondial. C’était même une évidence, si bien que je me suis dit que j’allais en faire un festival destiné à devenir la référence.

C’est assez prétentieux! Quels étaient vos critères?
Non, ce n’est pas prétentieux, c’est une force qu’on a en soi lorsqu’on est sincère avec soi-même. À 20 ans, je n’avais aucune arrière­-pensée, ni politique ni économique, rien. On dit que la foi soulève des montagnes, c’était ça. J’étais tellement convaincu de mon intuition, incapable d’expliquer pourquoi; d’ailleurs je le suis toujours.

Vous étiez quand même deux au lancement du festival?
Oui et non, ça m’embête un peu qu’on revienne toujours à ça. Il y a toujours eu des gens pour m’aider à réaliser ma vision, et aujourd’hui c’est encore le cas. Étant en permanence insatisfait, je sais en avoir épuisé plus d’un. Depuis, j’ai compris que si l’adéquation entre la vision et sa réalisation n’est pas là, le problème vient de l’émission, pas de la réception.

Avec les concours, l’ouverture à d’autres langues, au spectacle de rue, à la télévision, aux stars du web, le festival est devenu un incubateur de tendances. Le secret pour durer dans un domaine aussi encombré que convoité?
En fait, j’ai mis du temps à l’admettre et à le comprendre: l’humour est quelque chose qui doit se régénérer en permanence, ce que favorisent évidemment les réseaux sociaux. Aujourd’hui – et je vois énormément de spectacles – seul l’artiste qui me surprend me fait hurler de rire, et pour le public c’est pareil.

Ce laboratoire s’est aussi fait prendre à son propre jeu…
J’ai toujours assumé mes échecs, ils font partie intégrante de ma vie. Je le dis, j’ai connu énormément de succès et deux gros échecs qui ont failli me laisser pour mort, en 1998 et en 2003. Sur trente ans, ce n’est pas beaucoup, mais c’est sûr que c’est formateur. Le premier, quand des partenaires m’ont laissé tomber, m’a permis d’apprendre à me méfier des autres. Et le deuxième à me méfier de moi-même, de cette euphorie qui peut accompagner le succès. On se sent infaillible, on s’emballe et on prend des décisions qui ne sont pas toujours les bonnes.

Êtes-vous en adéquation avec l’humour d’aujourd’hui?
Non seulement j’adore l’humour d’aujourd’hui, mais cette façon qu’ont les humoristes d’être réactifs sur les réseaux pour intervenir dans le discours politique, écologique et social. Ils ont compris qu’ils avaient, à leur niveau, une petite capacité à changer le monde. Alors, oui, je trouve que l’humour d’aujourd’hui est dix fois plus puissant qu’il ne l’était il y a trente ans.

Pourtant, on le dit davantage cadenassé qu’à l’époque des Nuls…
L’autocensure est là, c’est juste, motivée notamment par le communautarisme, et c’est vrai que les humoristes évoluent désormais dans un environnement où le tribunal médiatique peut être extrêmement sévère. Je pense à Tex, à Bigard. De vieux copains. Mais un humoriste doit voir que le monde change, il s’agit même d’une priorité s’il veut faire ce métier. La jeune génération l’a bien compris, elle sait l’importance d’un tweet ou d’un post Facebook et elle prend gentiment le pouvoir dans une société où les anciens peinent à laisser la place, on le voit bien en politique. Moi, j’ai 50 ans, je peux rester président à vie, mais dans quatre à cinq ans ceux qui dirigeront le festival devront en avoir entre 30 et 40, c’est essentiel.

La donne du public a aussi changé: c’est désormais lui qu’il faut suivre et non l’inverse…
On est effectivement dans un environnement qui pousse à tester de nouvelles choses sans arrêt et sans craindre d’échouer et… vite. L’humour s’adapte très bien à cette tendance et, comme festival, nous sommes également dans cette dynamique et plus encore sur les plateformes digitales. Si nous n’avions pas tenté plein de choses, avec des succès et des échecs, nous n’aurions pas la place de leader qui est la nôtre aujourd’hui.

Vous l’avez dit: «L’humour, c’est l’art du moment». Rapporte-t-il?
Si j’avais voulu être riche, je ne serais pas parti dans cette voie. L’argent n’est pas une motivation, plutôt le moyen d’atteindre les objectifs. Il en faut pour coïncider avec ma vision d’un festival qui se doit d’être généreux s’il veut offrir le meilleur du meilleur à son public. Alors, parfois, même si les budgets sont fermés et que la salle est complète, j’accepte les occasions qui se présentent. Le jour où l'on fait un festival sans générosité, ça ne marchera pas.

Ce qui implique des partenaires et une aide publique. En 2018, vous lanciez un appel au Canton, a-t-il été entendu?
Si nous sommes bien dotés par Montreux et les Communes de la Riviera et qu’en conséquence nous avons décidé de geler toute nouvelle sollicitation, on souhaiterait que la Ville travaille davantage à la reconnaissance des festivals et qu’elle ne soit pas le berceau d’une seule manifestation. Au niveau cantonal, des discussions ont eu lieu avec la nouvelle ministre, qui est ouverte, mais son budget n’est pas extensible, on verra en 2020. J’aimerai également pouvoir arriver à l’organisation d’états généraux de l’humour en Suisse afin de trouver des solutions pour que le genre devienne enfin éligible pour obtenir des subventions culturelles.

Le trentième budget avoisine les 3,2 millions. Et le premier?
Vingt mille francs!

Créé: 19.09.2019, 08h10

A l'affiche

Retrouvez le programme en cliquant ici: l'affiche de l'édition 2019 du festival

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