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Radiographie du Mamco, ce musée qui ose l’altérité

Un livre retrace les vingt-deux ans d’activité du Musée d’art moderne et contemporain genevois. Examen rétrospectif de sa pertinence et de sa singularité.

L'expo d'Adel Abdessemed au Mamco.
L'expo d'Adel Abdessemed au Mamco.
Mamco
L'expo de Jim Shaw au Mamco.
L'expo de Jim Shaw au Mamco.
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L'expo de l'atelier de Sarkis au Mamco.
L'expo de l'atelier de Sarkis au Mamco.
Mamco
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Il s’agit, avec ses 3500 m 2 , du plus grand musée suisse dédié à l’art contemporain. Du plus jeune, aussi, puisqu’il ne vit que son vingt-troisième printemps. Durant ses deux premières décennies d’existence, le Mamco (Musée d’art moderne et contemporain) s’est déployé sous la conduite d’un unique mentor, son concepteur Christian Bernard. Si plusieurs publications ont vu le jour au cours de son règne, aucune n’avait jamais proposé une compilation du travail de l’institution. Avec la récente parution de Mamco Genève, 1994-2016, cette lacune est désormais comblée.

Cet ouvrage rétrospectif offre l’occasion d’un bilan. Pour questionner la pertinence et la singularité du Mamco, on a convoqué à son chevet Françoise Ninghetto, jusqu’à très récemment sa conservatrice en chef, et Rainer Michael Mason (RMM), historien de l’art et ancien conservateur du Cabinet des estampes – aujourd’hui Cabinet d’arts graphiques – du Musée d’art et d’histoire.

Tous deux fervents protagonistes, au sein de l’AMAM (Association des amis du Mamco) dans les années 70 à 90, de la création d’un espace d’exposition dédié à l’art actuel, ils déchiffrent comment se sont construites ses forces et son identité.

Dès son ouverture, le Mamco opère une nette rupture avec ce qui se réalisait ailleurs. «Dans les années 80, en France, il y a eu une floraison de FRAC (Fonds régionaux d’art contemporain), où l’on avait l’impression de voir toujours la même chose, se souvient Françoise Ninghetto. Christian Bernard a instauré une nouvelle manière de travailler l’exposition. Explorer les possibles a été la grande chance de ce musée.» La curatrice relève notamment le côté «citoyen» d’une programmation qui renie le culte du chef-d’œuvre. L’emphase n’y a pas sa place et la hiérarchie usuellement établie entre les grands artistes et les autres est abandonnée au profit d’une monstration démocratique des pièces. «Tout ce qu’on présentait avait la même importance, la même valeur, poursuit-elle. Et on utilisait tous les interstices pour exposer, même les miroirs des toilettes!»

L’ancien directeur accorde à ces juxtapositions d’œuvres la prééminence sur le fil temporel: il faut lire le musée comme un tout. Cette visite non chronologique s’en trouve peut-être moins immédiatement intelligible, mais permet au Mamco d’exister différemment. «Il a osé jouer la carte de l’altérité, résume Rainer Michael Mason. Christian Bernard a compris que, fondamentalement, avec ses moyens limités et sa tradition, il fallait que ce musée, s’il voulait devenir un point de référence, fasse autrement que les autres.»

Cet appétit pour la différence s’exprime également dans le choix des artistes exposés. En philosophe, Bernard a la clairvoyance de s’intéresser à des créateurs qui n’évoluent pas forcément en pleine lumière mais qui correspondent à ce qu’il juge, intellectuellement, important. «Sans cracher dans la soupe générale de l’art, il a montré ce qu’il estimait devoir être vu et qui ne l’était pas assez», souligne RMM. A l’instar de Franz Erhard Walther, fort peu connu en Suisse lorsqu’il y est présenté en 1998, de Jim Shaw, dont la rétrospective occupe presque deux étages en 2000, et, sur la scène locale – avec, pour trame, un souci permanent de dialogue entre Genève et l’étranger – Francis Baudevin ou Fabrice Gygi. Selon Françoise Ninghetto, en parcourant les marges de la notoriété, Christian Bernard a assigné au Mamco un rôle de révélateur, tant pour les artistes que pour le public: «La mission d’un musée d’art contemporain est de cultiver la curiosité, de s’ouvrir au monde, et même de désécuriser.»

Une autre particularité de l’institution est de s’immerger, dès le commencement, au cœur du travail des auteurs, par le biais d’espaces monographiques, soit des salles conçues par eux et faisant partie de la collection. «Ça nous paraissait être le meilleur moyen d’entrer dans la pratique d’un artiste, en plongeant au cœur de son corpus», explique Françoise Ninghetto. Par exemple, Sarkis y installe dès l’ouverture son Atelier, qu’il vient actualiser fidèlement; Claude Ruteau y a son Inventaire, Xavier Veihlan sa Forêt, et l’Appartement reproduit exactement celui que le collectionneur Ghislain Mollet-Viéville occupa de 1975 à 1991 à Paris.

Singularité des lieux

Enfin, on ne peut évoquer le Mamco sans parler de l’édifice industriel qui lui sert d’écrin. Même s’il nécessite aujourd’hui d’urgentes rénovations, le bâtiment a été judicieusement repensé, tout en conservant ses atours d’ancienne usine. «Ce n’était pas absolument unique mais Christian Bernard en a fait un «topos» particulier, notamment en compartimentant l’espace à une époque où le concept de «cube blanc» prédominait», fait valoir Rainer Michael Mason – il est à noter que ce principe d’ordonnancement intérieur évolue depuis que Lionel Bovier a repris la barre du paquebot.

L’établissement muséal doit peut-être aussi une bribe de sa belle ardeur à la relation symbiotique qu’il a nouée avec le tissu urbain très vivant dans lequel il s’insère. Son installation dans le quartier genevois des Bains a polarisé une nuée de galeries d’art contemporain, comme autant de relais des émergences. «On doit au Mamco d’avoir réussi à accréditer une exigence: il faut regarder le présent, celui d’ici comme celui d’ailleurs, argumente RMM. Quelles sont les autres véritables institutions culturelles créées à Genève depuis cinquante ans? Il n’y en a pas.»

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A lire:

«Mamco Genève, 1994-2016» Edition dirigée par Lionel Bovier, Mamco, 2017, 252 p.

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