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Ragnar Jónasson sort de son tunnel islandais

Avec son nom rocailleux, ses titres en «Snjór» et «Mörk», son port d’attache Siglufjördur, le romancier campe la nouvelle géographie du Nordic Noir.

En T-shirt et baskets fatigués par le décalage horaire, Ragnar Jónasson débarque d’Hawaï. Depuis quelques semaines, le romancier islandais tourne dans les festivals du monde entier pour défendre Snjór et Mörk, les deux premiers titres de sa série policière Ari Thór. En campagne aux Quais du Polar de Lyon, le frêle quadragénaire évoque plutôt un touriste lambda qu’un valeureux guerrier.

Le filon du Nordic Noir, cette école du polar scandinave si exploitée depuis le triomphe de Millénium il y a une dizaine d’années, semblait s’épuiser. Dans le port perdu de Siglufjördur, il surprend avec une mine riche. «Jusque dans les années 1960, ce village bâti au temps de la prospérité grâce à la pêche au hareng n’était accessible que par la mer ou la crête des montagnes. En hiver, on ne passait pas ou alors il fallait être un casse-cou. Puis le tunnel Strákagöng a été percé.» Une atmosphère claustrophobique y plane encore. «L’exploitation côtière périclitait jusqu’au terrible krach des subprimes en 2008 qui a tout emporté, isolant les gens encore plus. Mais ça repart. Il y a sept ans, une deuxième voie a été ajoutée au tunnel pour attirer les étrangers. Le domaine skiable est sublime, encore sauvage. Cela encourage la spéculation immobilière.» C’est aussi à cette époque que ce juriste s’est mis à écrire la «Dark Iceland Serie».

Snjór et Mörk pourtant ne tiennent pas du dépliant touristique. Ou alors, c’est à la manière des best-sellers de Camilla Läckberg, qui ont identifié Fjällbacka sur la carte, ou encore de Viveca Sten, qui célèbre l’île de Sandhamn, au large de Stockholm. Les séries télévisées, jusqu’au récent Trapped, précisément tourné dans la région de Siglufjördur, n’engendrent pas plus la joie de vivre. «Je sais, soupire le romancier. Mais c’est plus compliqué que ça. Tenez… je suis fan de foot, et j’ai suivi l’équipe nationale jusqu’à Paris il y a un an. Et bien, cette énergie qui émerveillait les gens n’a pas disparu. Ça reste une composante de la mentalité islandaise, autant que le spleen dont on nous parle sans cesse.»

Dans son essai, L’empire de la mélancolie (Ed. Vendemiaire), l’historien Pierre Sérisier observe cette dichotomie des comportements: «Dans les séries scandinaves, la normalité sociale, sexuelle, voire architecturale est présentée comme une apparence trompeuse. La violence se dissimule juste en dessous de la surface, se cachant derrière des façades de respectabilité ou s’abritant derrière le masque d’une intégration idéalisée.» Et de noter «le cousinage avec les récits gothiques caractérisés par l’emploi d’une esthétique négative qui exprime le délabrement intérieur, la vulnérabilité et la tension psychique des héros».

Dans le monde clos de Jónasson, Ari Thór, un flic juste sorti de l’école de police de Reykjavik parachuté à Siglufjördur, ne dira pas le contraire. «La paisible petite ville s’était métamorphosée en antre du crime, son innocence envolée», constate-t-il au deuxième épisode. Un vrai problème. Car, ironie, tous ces «polars de commissariat» nordiques souffrent d’une identique contradiction. Alors que la Scandinavie, et spécialement l’Islande, enregistre les plus faibles taux de criminalité du monde, des bourgades désolées voient leurs statistiques s’affoler sous la plume d’écrivains surdoués. «Oh, je sais, sourit Ragnar Jónasson. C’est pour ça que je me concentre sur la psychologie. Mon modèle, c’est Agatha Christie, j’ai même traduit ses romans à 17 ans! On parle toujours de la virtuosité structurelle de ses intrigues. Si vous lisez avec attention, vous voyez combien elle fignole les tempéraments. Elle vous touche jusque dans leurs tréfonds sordides, et c’est pour ça que vous la suivez.» De fait, comme la brigade du Français Pagan aux Orfèvres, ou de l’Américain McBain dans le 87e District, Ari Thór passionne plus par ses humeurs que par ses «clients».

Snjór – un des 6243 mots identifiés pour définir la neige en Islande, traîne ainsi la mélancolie avec autant de malaise indéfinissable que la saudade en portugais. «Question d’intensité, de luminosité, les hivers interminables nous poussent à jouir de chaque instant des courts étés. La nature nous conditionne par tous les pores. Je n’écris jamais en juillet, août, je joue dehors avec mon fils.»

Un héritage particulier

Le paysage expliquerait aussi la densité de romanciers sur le sol scandinave. «Tout le monde écrit chez nous, sans même rêver d’être publié. Nous n’avons rien d’autre à faire, puisque nous n’avons pas de monuments à visiter, que nous ne croulons pas sous les musées. Notre quote-part à la civilisation, c’est la légende orale, les contes samis et lapons.» L’irruption dans la vie moderne de Skype et autres réseaux, affirme-t-il, n’a encore rien vraiment bouleversé.

Lors des Quais du Polar, son aîné Arnaldur Indriðason se montrait plus dubitatif. Mais Ragnar Jónasson, fort de ses circonvolutions planétaires ces jours-ci, ne croit pas à une déliquescence entraînée par la mondialisation. «Je suis toujours sidéré de l’accueil réservé à mes bouquins à l’étranger. Parce que justement, ils sont si… islandais.» D’où son attachement au titre original, jusque dans la version française, singularité peu commerciale? «L’éditeur y tenait. Aux Etats-Unis, en Angleterre, Mörk devient Snowblind, en Italie, L’Angelo di Neve.» Les variantes ne l’émeuvent guère. «Vous savez ce qui m’ennuie en ce moment? Je manque d’air, de cet oxygène islandais si pur qu’il est unique au monde.» Celui qui bruisse dans ses livres.

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