Rammstein a tenu Berne au doigt et à l'oeil

CritiqueOffensive propre en ordre, mercredi au Stade de Suisse, par les artilleurs allemands. Derrière la puissance brute, un peu de poésie

De tous, Till Lindemann fait le plus peur.

De tous, Till Lindemann fait le plus peur. Image: JOSEPH CARLUCCI

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Un petit «bam» et un gros «boum». Simple, efficace. Quand le batteur de Rammstein se présente debout face à la foule des 43'000 spectateurs compressant le stade de Suisse comme une cocotte minute, il donne le signal des hostilités en un unique coup de tambours répercuté par l’explosion simultanée d’une dizaine de charges assez puissantes pour laisser croire à une attaque militaire sur Berne. Non, c’est Rammstein. Le seul groupe au monde dont la métaphore usée «d’artilleurs rock» s’accorde véritablement au show qu’il orchestre.

Ce mercredi soir, la scène ressemble d'ailleurs plus à une rampe de lancement qu’à un espace pour concours de claquettes. Elle évoque aussi une raffinerie pétrolière aux inquiétantes tuyères métalliques ou une station émettrice, avec ses trois micros géants soudés dans le futurisme germanique d’entre deux guerres. Rien de très rassurant, donc, mais les six ne sont pas de doux frotteurs de lyres. « Was Ich Liebe» réussit la gageure de dépasser en volume les explosions initiales, couvrant le ciel bernois d'un tourbillon de décibels rarement entendu en stade, pas même en salle. Virevoltent aussi dans les airs les premières fumées noires d'un marathon pyrotechniques qui fait la signature de Rammstein, dont les membres ont passés leurs diplômes d'artificiers entre deux disques.

Pas d'écrans géants

De tous, Till Lindemann fait le plus peur. Avec sa voix d'ogre et sa posture de garde chiourme pour stalag, il mène l'offensive en plein jour, jouant avant tout sur la puissance brute de ses troupes, en une pluie de metal aiguisés au tranchant de deux guitares massives. Intelligemment, le groupe a rangé les écrans géants au rayon des souvenirs tueurs d'émotions. Un seul, vertical, est intégré à l'arrière scène et ne s'allume qu'avec parcimonie. Pas de zoom dans les trous de nez des guitaristes: le spectacle se déguste comme un tout gigantesque, les musiciens sapés de bronze, de cuivre et de noir se fondant dans la machine autour d'eux, ronronnante de lumières menaçantes alors que l'obscurité gagne le champ de bataille.

Dans un show évidemment très rodé car lié aux contingences de flammes et de lumières, Rammstein visite largement son dernier album éponyme, sorti en mai, en tête des hit parades de 14 pays. Les Allemands de l'Est ont réussi le pari fou de s'imposer comme le groupe de rock dur le plus célèbre dans le monde: qui d'autre, au rayon metal, pour remplir le stade de Suisse? Le public est fan, plus que jamais: les T-shirts aux effigies des musiciens ornent un poitrail sur deux. Même les bocks de bière sont à la gloire (payante) des six Teutons. Pour autant, ils ne livrent en rien le service minimum, malgré quelques «tours» classiques, comme le clavier passé au lance-flamme, sur «Mein Teil», par un Till Lindemann en cuistot taré.

Bambin infernal

Une nouveauté apparaît sous la forme d'un landau géant sorti du sol, que le chanteur promène avec un air maussade, une caméra fixée sur son front. «Puppe», du dernier disque, déroule son rythme de fin du monde. Quand il regarde devant lui, Lindemann renvoie à la foule sa propre image sur l'écran vertical. Enfin, il mate à l'intérieur de la voiturette et chacun découvre en même temps que lui le bébé monstrueux qui y grimace. Quand les guitares explosent, le bambin infernal vomit une miasme infecte, noire et volatile, dont les milliers de bacilles projetés (en fait, des languettes de papier) envahissent la scène. Agacé, le chanteur sort un lance-flamme et passe le landau au feu... et c'est tout le public qui est recouvert de la nuée vibrillonnante comme des insectes fous, crachée par des souffleurs dissimulés aux quatre coins du stade. Le soleil déclare forfait alors que le rythme de la musique se fait plus morbide encore... Puissamment troublant.

Durant deux heures, le groupe joue à feu nourri et trouve avec «Sonne» un sommet en termes de démesure pyrotechnique. Quelques respirations de mises en scène colorient ce barnum si massif. Les musiciens osent ainsi se mettre à nu, avec des fortunes diverses. Quand le guitariste Richard Kruspe prend l'ascenseur, le long des tuyères du décor, avec une table de mixage pour balancer de la house, le résultat sonore et visuel laisse à désirer: le public attend sagement qu'il redescende, sans beaucoup remuer sur le groove robotique du DJ improvisé, rendu plus amateur encore par la danse de 4 musiciens restés sur scène. On a connu des chorégraphies de fin d'année scolaire plus réussies.

En revanche, le spectacle du premier rappel chavire littéralement le stade. Alors que les lumières se rallument, Rammstein apparaît au centre du public, sur une petite scène qui abritait les deux demoiselles pianistes de la première partie. Avec elles et sans autre instruments que des arpèges de clavier, les six musiciens entonnent un «Engel» qui résonne au coeur de l'immensité de verre et de béton. Puis, calmement, les rescapés de la machine infernale mettent «à l'eau» cinq radeaux pneumatiques et retournent vers la scène et leur destin. A la queue leu leu, portés par des milliers de mains, chacun ramant à la proue de son embarcation, ils traversent l'océan paisible de leurs adorateurs. L'image reste longtemps figée dans l'espace, finalement plus puissante dans son paradoxe de chétive grandiloquence que tout l'arsenal électrique qui achève la réussite de l'invasion germanique.

Créé: 06.06.2019, 15h03

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