Dans le reflet de sa jeunesse, Soleure a chaviré

CinémaLes Journées de cinéma ont permis de retrouver quarante ans plus tard les ados rêveurs de «Dr Tscharniblues», ovni libertaire de 1979 qui marqua l’histoire du festival, comme celle de ses protagonistes. Émotion collective

Soleure a sorti le tapis rouge pour les rebelles de 1979 immortalisés dans «Dr Tscharniblues». Derrière le réalisateur Aron Nick (selfie), de gauche à droite: Eggi, Ribi, Yves, Bäne et Stüfi.

Soleure a sorti le tapis rouge pour les rebelles de 1979 immortalisés dans «Dr Tscharniblues». Derrière le réalisateur Aron Nick (selfie), de gauche à droite: Eggi, Ribi, Yves, Bäne et Stüfi. Image: VQH

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Vues de l’extérieur, les salles de Soleure ne trahissent jamais l’effervescence. Il est vrai que le froid sibérien, qui a cueilli la 54e édition depuis jeudi, ne fait rien pour rendre les trottoirs animés. Ce n’est qu’en poussant la porte d’un cinéma que l’on découvre si le film, parmi les 161 au menu de la semaine, va sombrer dans l’indifférence soleuroise, ou s’il a su exciter l’attention des spectateurs et des professionnels. Autant dire que «Dr Tscharniblues» a remporté la palme du week-end: la séance du samedi était si bondée que les retardataires furent contraints de se jucher sur des tables au fond de la salle. Bordel adéquat.

Avec un regard romand, rien n’est compréhensible dans cet ovni composé de deux courts de trente minutes sortis respectivement en 1979 et 1980. Le scénario, d’abord: six amis d’adolescence, dont le réalisateur Bruno Nick, glandent joints au bec, rigolent guitare à la main et dissertent sur la société de consommation aux pieds des vilains immeubles de Tscharnergut, leur quartier bernois. C’est aussi la première zone de tours construite en Suisse. La langue, ensuite: les dialogues en «bärndütsch» non sous titrés ajoutent à l’aspect daté du format super-8 un exotisme hors d’âge. L’aura, enfin: alors que «Les Valseuses» avaient scandalisé la France cinq ans plus tôt, la frileuse Suisse avait besoin de se faire chatouiller elle aussi, et ce fut ce «Dr Tscharniblues», plus potache que corrosif, qui s’en chargea avec succès. Ronronnantes alors dans le débat idéologique, les Journées de Soleure reçurent cette claque je-m’en-foutiste, annonciatrice des mouvements de jeunesse à venir, comme une heureuse surprise, doublant des séances (bondées) et faisant entrer «Dr Tscharniblues» dans la légende de la manifestation.

Plume de paon dans la toque

On laisse Stüfi, Ribi, Yves, Bäne, Brünu et Eggi à leurs 20 ans, aux grésillements de la pellicule à bout de souffle et à leurs utopies rigolardes dans la Suisse de 1979. Un pont à traverser, quelques pas dans la vieille ville si propre qu’on la croirait sortie d’un décor de cinéma au budget non helvétique: direction le Landhaus, le cœur des Journées du cinéma suisse. Là encore, c’est la foule des grands jours. Ceux qui gardaient de Soleure une image grise et scolaire en sont pour leur frais: ça vit, ça papote, ça échange à haute voix au gré des nombreuses salles et lieux de rencontre. Un hussard sans âge, dont la toque kaki est piquée d’une plume de paon, côtoie un hipster à la barbe poudrée. À défaut d’un indiscutable coup de jeune, la grand-messe du septième art helvétique montre une énergie disparate et un public de tous horizons. Dire que quand «Dr Tscharniblues» avait été sélectionné aux Journées de Soleure, les acteurs du film ne savaient pas de quoi il s’agissait…

Sur le tournage de «Dr Tscharniblues», en 1979. De g à dr.: Yves, Bäne, Ribi et Stüfi. Manque Eggi. Le réalisateur d’alors, Brünu Nick, frère de Bäne, tient la caméra. Il est décédé depuis. (DR)

Les voici, justement, ces acteurs. Dans la grande salle au bord de l’Aar, aucun siège n’est libre et chacun essaye d’apercevoir les six gentils voyous qui secouèrent le cinéma suisse. L’un d’eux manque à l’appel: Bruno Nick est mort en 2015, et c’est son neveu Aron, fils de Bäne, qui a réalisé «Tscharniblues II». Gros challenge: comment se confronter à la magie accidentelle d’un succès né de l’amateurisme total, gage d’une fraîcheur non réfléchie — donc non reproductible? Aron Nick a eu raison de choisir la voie d’un documentaire peu directif. Il a réuni les jeunes sexagénaires dans leur quartier d’enfance pour les observer en ethnologue non neutre, entre son père Bäne, son parrain Ribi et le souvenir de son oncle Brünu. L’exercice aurait pu être casse-gueule: il est réussi au-delà de toutes les espérances. Les potes des tours bernoises ne sont pas devenus pour rien les étendards de la jeunesse rebelle dans la presse alémanique de l’époque. Chacun avait sa personnalité, son humour, ses utopies. Quarante ans plus tard, tous n’ont pas atteint leurs rêves mais personne n’a bradé ses convictions. Ce qui fonctionnait en collectif en 1979 marche toujours en 2019. Et c’est un régal que de suivre leurs retrouvailles. Yves est devenu prof de français et joue toujours du Dylan avec Bäne, enseignant dans le même collège. Le plus solide, Ribi, est directeur d’école. Il reste aussi le plus politisé - on le revoit dans le premier film, tignasse et moustache, distribuer des tracts mao. Il y a les extrêmes, enfin, entre le résigné Eggi, trop gros pour entrer dans sa combinaison de plongée, trop rigolo pour pleurer sur une vie qui l’a amoché; et le pimpant Stefan «Stüfi» Kurt, devenu comédien à succès outre-Sarine. Il y a enfin le fantôme de Brünu Nick, qu’un absolu politique, doublé de démons personnels, mena souvent au bord du désespoir.

Sans pontifier, les cinq amis racontent leurs vies dans le reflet d’espoirs adolescents, avec justesse, humour, un peu d’ironie, jamais de cynisme. On pense au «Déclin de l’empire américain» et à sa suite, «Les invasions barbares», vingt ans plus tard. Mais les comédiens, ici, furent les vrais acteurs de leur propre vie. «Nous étions les pétards mouillés de Woodstock», se souvient Bäne. Trop jeunes pour être hippies, trop suisses pour être punks, il n’y avait pas de codes évidents, peu de modèles. Des fantasmes, de la musique, quelques rêves et l’amitié qui survit au temps. Une ovation de toute la salle, debout, fêtait la qualité du film tout autant qu’une belle histoire avec Soleure, quarante ans après. (24 heures)

Créé: 27.01.2019, 21h15

Avec des ambitions diverses, les Romands pointent

Le week-end soleurois, ce sont des films, bien sûr. Beaucoup de films. Son application chargée sur le smartphone, plus d’excuses pour en rater — plus moyen non plus de voir le début de l’un et la fin de l’autre. La politique de réservation des places est devenue minutée, depuis que la rétrospective annuelle du cinéma suisse a retrouvé les faveurs du public comme des pros (65'000 spectateurs en 2018): il faut optimiser la gestion des sièges. Car tout le monde n’est pas également attendu, selon que le film est une première ou en fin de parcours, selon le sujet, selon l’âge du capitaine, etc. Francis Reusser ne fait pas mystère du sien, 77 ans. Il en a fait un élément de son film-mémoire, «La séparation des traces», suivi vendredi par un public épars. Une heure plus tard, la même salle débordait littéralement pour le documentaire de Sophie Huber sur le label Blue Notes.

Autre tempo, le soir, mais même sold out pour la première de «A Bright Light», de la Lausannoise Emmanuelle Antille partie sur les traces américaines de la chanteuse Karen Dalton. «Être à Soleure peut aider pour vendre en Suisse alémanique», détaille la réalisatrice, dont le film sortira le 3 février à Lausanne. Dans un café, on tombe sur Germinal Roaux, habitué de Soleure et dont le film «Fortuna», récompensé à Berlin, a réalisé cette année un parcours de rêve. «Soleure arrive en fin de boucle. Mais il y a aussi les nominations pour le Prix du cinéma suisse qui tombent durant la semaine.» Fait plus intrigant, Elsa Amiel a vécu à Pully mais habite à Paris depuis des années. Elle est venue présenter «Pearl», long métrage tourné en région genevoise dans les coulisses d'une compétition de bodybuilding. «Je suis ravie d’être ici. C'est un symbole fort: mon premier Soleure pour mon premier film.»

François Barras

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