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Régis Jauffret réécrit la comédie humaine

Dans Microfictions 2018, le conteur dépèce la condition mortelle en nouvelles cruelles. Débandade.

Débandade. Jauffret ne craint pas d'examiner les bassesses humaines au microscope.
Débandade. Jauffret ne craint pas d'examiner les bassesses humaines au microscope.

Dix ans après un premier volume, Régis Jauffret revient sur les lieux du crime avec Microfictions 2018 . Le Parisien applique toujours à l’exercice la rigoureuse discipline d’un athlète professionnel et, insiste-t-il, qui lui procure une jouissance intense. Le principe du «Je est tout le monde» demeure ainsi dans cinq cents nouvelles au format identique, deux courts feuillets. Les êtres s’y débattent dans le stupre et le crime, suffoquent sous les pulsions animales, la débandade du désir, la jouissance de la honte. L’aliénation grouille sous ses perversités inventives et, pas de doute, Jauffret y prend de malins plaisirs. Le sagace traducteur Claro remarquait avec humour que l’ouvrage débordait de plus de cadavres encore que la saison 7 de Game of Thrones . L’intéressé se moque de cette vilenie feuilletonnesque. «Je me montrerais cruel par pur souci de posture? Allons, la vie réelle est bien plus horrible que mes écrits! Je raconte mes histoires sans céder au travers de l’époque, à savoir ce truc vieux comme la littérature, materner le lecteur.»

Et bon sang, quel séduisant carnage que cette Babel chancelante. Expert en contes de fées, le «microromancier» fore le cortex de Barbe-Bleue, des sorcières et marâtres avec délectation, vomit les tièdes dans une nausée qui exclut le cynisme chic. Ses élégances à fouiller la fange surnagent car elles viennent d’ailleurs, d’un phrasé à la conjugaison exquise, de mots à la torture délicate. L‘écrivain ramasse les éclats coupants de destins fragmentés et du bout de ses doigts ensanglantés, désigne «un bloc d’humanité lourd, poisseux, lent, lourd comme la vie quotidienne». Chez lui, la fesse peut se montrer «obsolète», l’orifice «lointain». Tout s’envisage, se dévisage.

Les titres des dizaines de microfictions édifient et déroutent. Leurs intitulés assemblent une charade étrange. Désigneraient-ils un catalogue de films pornos, le programme d’un congrès de psychanalyse, manuel de sexologie à travers les âges, détaillent-ils le sommaire d’une improbable Pleïade des tragédies humaines? De Pochon d’héroïne à Fellation relevée d’un peu de harrissa, d’Une piètre idée de l’humanité à Zéro baise, de Rêvasser sur le sable bouillant d’une plage naturiste à Seul survivant de cette méchante famille, Régis Jauffret s’affaire dans sa petite boutique des horreurs. Jouissif.

Que révélerait le scanner de vos pensées quand vous écrivez?

Vous me croyez psychopathe? Si c’était le cas, je ne pourrais montrer autant d’empathie pour mes semblables. Le cerveau des gens ne recèle que folie. Mais ce qui en sort prend une forme lisse, contrainte par la norme. Le reste ne s’auréole d’aucun mystère. Je vis en bourgeois, je pense en artiste. Je n’ai pas fait la guerre mais j’ai voyagé. Il ne m’est rien arrivé de spécial et je ne souffre pas d’Alzheimer.

Cependant, ne déclarez-vous pas oublier vos fictions dès que vous les avez produites?

J’ai cette faculté. Une fois lu, relu et publié, je ne sais plus rien du texte. Je suis pourtant hypermnésique mais pas là-dessus. Quant au scanner de mes pensées… l’humour grand-guignolesque appartient à ma génétique. C’est une constante en moi, pas une fièvre soudaine. À mon avis, la littérature s’enracine dans le conte de fées, Grimm et Perrault savaient tout de l’existence! Les réactions à mes microfictions m’ont souvent paru bizarres par leur caractère excessif.

D’un volume «microfictif» à l’autre, avez-vous ressenti une évolution?

Les temps ont changé, comme moi. Mais j’ai l’impression un peu folle que le vivier est inépuisable, le voyage de l’humanité ne sera jamais terminé. La littérature me semble comme un vase qui se vide. Il naît alors un appel d’air qui m’aspire ailleurs. D’autre part, je retrouve dans le format mille-feuilles une angoisse moderne, issue selon moi de l’intoxication par Internet. Dès qu’ils sont privés de réseau, les gens s’inquiètent de savoir ce qui s’est passé quand ils n’y étaient pas. La solitude a changé de visage, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, il est possible de communiquer. J’adore cette époque!

Vous bazardez les frontières entre fiction et réalité. Que valent-elles?

Dans cette masse de réalité qui s’offre à nous, ce «big data», je ne me pose plus la question de vraisemblance. Et tant pis! J’aime l’attitude donjuanesque de l’écrivain qui lâche ses personnages, les abandonne à leur sort. La littérature n’est pas un jardin d’enfants.

Imaginer la mort sous tant de formes permet-il de l’apprivoiser?

Je m’intéresse aux histoires, je fixe des mots. Après, ce que j’en dis... Je respecte trop la philosophie pour la pratiquer en rase-motte comme trop de mes contemporains. Et je déteste la sensiblerie toujours plus vive du «que c’est triste» face aux misères du monde, cette empathie factice. Ce qui a changé par rapport à 2007, c’est la déflagration des réseaux sociaux. Leur irruption a provoqué une avalanche de concision dans le romanesque, créant quasi un nouveau genre. Aucune vie n’a plus d’importance devant tant de vies.

Avez-vous le sentiment d’avoir précédé la mode du Tweet?

Si on veut. À la différence que mes microfictions disparates possèdent la même temporalité. Je ne les organise pas en ordre chronologique spécifique. Les titres sont classés par ordre alphabétique, ils pourraient se succéder par tirage au sort. Les contenus, sans planification, ne résonnent pas entre eux. Ou alors dans une lecture insinueuse. Sait-on pourquoi on fait les choses? Pas moi.

Ne travaillez-vous pas avec force la sophistication de cette écriture soi-disant automatique?

C’est un travail inconscient. Je m’épatais jadis de pouvoir produire jusqu’à quatre microfictions par jour. Désormais, j’ai adopté une ascèse, une nouvelle par jour. Je ne me joue de la vraisemblance, avec des dégâts parfois dans cette masse de réalité. Je refuse de me poser la question. D’autant que mes personnages n’ont pas le temps de lasser. J’aime leur absence. Microfictions 2018, éd. Gallimard

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