Reinhold Messner concrétise sa septième vie

MontagneÀ 74 ans, l'alpiniste star est devenu réalisateur. Il présente son film aux Diablerets.

Depuis 2003, Reinhold Messner a consacré toute son énergie à construire six musées dans la région où il a grandi, le Sud Tyrol.

Depuis 2003, Reinhold Messner a consacré toute son énergie à construire six musées dans la région où il a grandi, le Sud Tyrol. Image: EPA/J.L.CEREIJIDO

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Reinhold Messner est l’homme des superlatifs. Le premier à avoir conquis l’Everest sans oxygène. À avoir bouclé l’ascension des 14 sommets de 8000 mètres à 42 ans. Mais aussi à avoir partagé ses exploits et sa technique de la roche – son livre «Le 7e degré» (1973) fut longtemps la bible des grimpeurs – dans une cinquantaine d’ouvrages. Un record! L’Italien mérite sans rougir le titre de légende vivante. À 74 ans, l’alpiniste entrepreneur règne sur ses six musées dédiés à la montagne dans sa région du Sud-Tyrol et se lance dans la réalisation de films. Il est l’invité vedette du Festival international du film alpin des Diablerets (FIFAD) où il présentera «Everest, l’ultime frontière», dimanche 11 août. Coup de fil.

Après une vie aussi riche que la vôtre, vous vous lancez dans la réalisation. La dernière étape de votre carrière?
Pour le moment j’ai encore beaucoup d’idées pour mes films. Avec mon fils, nous sommes également producteurs. Il y aura certainement une autre vie après celle-ci. J’en ai déjà eu sept: grimpeur, alpiniste, aventurier, politicien, créateur de musée, scientifique qui étudie les montagnes sacrées autour du monde, sur les traces du mythe du yeti et maintenant réalisateur. On verra bien la suite.

Rien ne vous effraie?
Lors de la tragédie au Nanga Parbat en 1970 (ndlr: son frère meurt en descendant et il perd plusieurs orteils suite à des gelures) j’ai pris conscience que je devais accomplir ce qui m’enthousiasmait vraiment. Depuis ce moment-là, j’ai décidé de me réinventer tous les 10 à 15 ans, en gardant mes valeurs. Je me suis toujours perçu comme créatif et concentré.

Comment avez-vous perfectionné votre style alpin, qui est devenu une référence aujourd’hui?
Le premier à développer cette technique était Albert Frederick Mummery dans les Alpes en 1880. Quand j’ai commencé à gravir les sommets de 7000 et plus, j’ai d’abord pratiqué le style traditionnel avec beaucoup de matériel et de grosses expéditions. Pour le Nanga Parbat, j’étais juste un participant qui avait payé pour venir. J’ai observé comment tout ça était géré. Il m’a fallu cinq ans pour réaliser que cette logistique était trop lourde. J’ai alors décidé d’essayer un 8000 par moi-même. J’avais un permis et un autre grimpeur, Peter Habeler, le plus fort que je connaissais. On est monté au Gasherbrum, en privilégiant les faces nord, de la même manière qu’on grimpait sur le Cervin ou l’Eiger. Avec un sac à dos, une tente et des bivouacs. On était beaucoup plus rapide, c’était plus élégant et moins cher qu’une grosse expédition de plusieurs centaines de milliers de francs. Nous, on avait dépensé les deux 10'000 dollars. Grâce à cette approche, j’ai pu faire tous les 8000, autrement je n’aurais pas eu les moyens. Derrière ce style alpin, il y avait des raisons économiques mais aussi éthiques dans la manière d’appréhender la montagne.

Votre hygiène de vie devait être stricte?
Je dormais normalement et, pour m’entraîner, je courais à la montée en montagne de manière très soutenue afin de renforcer mes poumons et mon cœur. J’ai aussi appris à vivre sans manger ni boire pendant quelques jours. Il était impossible d’emporter beaucoup de nourriture. Je me préparais beaucoup. On ne peut pas tout faire parfaitement, mais j’ai toujours essayé de réaliser mes projets le mieux et le plus sérieusement possible.

Après avoir gravi tous les plus hauts sommets du monde à 42 ans, comment avez-vous trouvé un nouvel objectif?
Quand j’approchais la fin des 8000 j’avais déjà une idée très claire de ce que je voulais faire ensuite: traverser les grands déserts de sable et de glace, l’Antarctique, le Groenland, le désert de Gobi, etc. J’étais de nouveau un aventurier. J’ai eu de la chance de faire les choses au bon moment. À 20 ans, j’étais un grimpeur confirmé d’escalade. En perdant une partie de mes orteils, j’ai aussi perdu un peu d’agilité. C’est là que j’ai décidé de me consacrer à l’alpinisme de haute altitude, qui réclame de plus grosses chaussures. Mon pied était ainsi mieux protégé. Après avoir gravi tous les 8000, j’étais encore trop jeune pour m’asseoir devant la télévision avec une bière en attendant la retraite. J’ai trouvé d’autres projets, comme construire mes musées. Personne n’y croyait mais cela m’a procuré la même joie que de gravir les 8000. Je savais que j’allais devoir me battre pour les concrétiser.

Vous avez déjà écrit une cinquantaine de livres. Un besoin de partager vos expériences?
Je suis un raconteur d’histoires. Pour cela, j’ai utilisé différents moyens: les livres, les musées, les conférences. Maintenant la réalisation. Il y a toujours une narration sur la rencontre entre l’humain et la montagne.

Vous avez compris tôt que les livres pouvaient vous aider à financer vos projets?
Quand j’étais jeune, je n’avais besoin de pas grand-chose pour aller grimper dans le Sud-Tyrol ou les Dolomites. Je faisais le guide, j’écrivais un peu et avec ça je finançais mes ascensions dans les Alpes. Pour l’expédition du Nanga Parbat, j’ai dû payer ma part et j’y ai mis tout l’argent que j’avais. Quand je suis revenu, j’étais un invalide: j’ai dû travailler comme enseignant pour me remettre sur pied. Si je voulais continuer dans cette voie, il fallait que je gagne l’argent avant d’aller en expédition. Aucune banque ne voulait prêter des sous pour gravir l’Everest à un pauvre grimpeur du Sud-Tyrol. Plus je vieillissais, plus mes objectifs étaient grands, et plus je devais en gagner. Pour mon expédition en Antarctique, j’ai dépensé plus que pour cinq sommets de 8000! J’ai ainsi acquis un savoir-faire pour gérer l’argent. Si vous n’en avez pas, vous ne pouvez vivre aucune aventure.

Avez-vous des regrets?
Il est trop tard pour ça. Je ne peux plus rien changer. Regarder ma vie passée ne m’épanouit pas. Je ne cherche pas à être heureux. Je suis heureux parce que j’ai toujours beaucoup d’idées, et les capacités de les réaliser. Je n’ai pas tout réussi. Pour gravir les 8000 seul, j’ai fait 31 expéditions: 13 fois j’ai échoué, 18 fois j’ai atteint le sommet! Ce qui veut dire 31 fois à trouver de l’argent, les bons partenaires, organiser l’équipement, s’entraîner, etc. J’ai appris à approcher ces gros défis en essayant, en échouant, en apportant des améliorations et en allant de l’avant.


Les Diablerets
Maison des Congrès
di 11 août (20h15)
www.fifad.ch

Créé: 07.08.2019, 21h05

«Ce qui arrive sur l’Everest, c’est le tourisme»

Les embouteillages au sommet de l’Everest, dont un récent cliché pris en mai a relancé la polémique, sont un vieux débat sur lequel Reinhold Messner a écrit et commenté depuis 30 ans. «Tout le monde se rend compte que quelque chose ne va pas bien là-haut. Ce qui arrive sur l’Everest, comme au Mont-Blanc d’ailleurs, c’est le développement du tourisme. Vous pouvez aller dans une agence de voyages et réserver votre ascension.

À l’Everest, les sherpas préparent le chemin d’accès avant l’arrivée des clients, déposent les bouteilles d’oxygène, installent des cordes fixes. Les gens sont amenés au sommet. Ils ne grimpent pas l’Everest. Ils n’accèdent plus à la dimension sauvage et dangereuse de la montagne.» C’est désormais en observateur extérieur qu’il analyse la situation. «Je ne suis plus un vieil homme fâché. Je vois ce qui arrive, je le commente aussi bien dans mes livres que dans mes films.

Aujourd’hui les gens détruisent le mythe de la montagne, leur habitat. Ce n’est plus le mien. J’ai gravi l’Everest dans des conditions complètement différentes. Cela m’a rendu heureux. Nous vivons dans un monde où consommer est devenu l’intérêt numéro un. Donc, ils «consomment» aussi des ascensions. 99% des gens qui montent à l’Everest ne pourraient pas faire un pas depuis les camps de base si la montagne était encore sauvage. Mais elle ne l’est plus.»

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