Rentrée littéraire: notre sélection

LittératureComme chaque année, les champions de l'édition française et leurs challengers remplissent les librairies. Le cru 2015 fait dans le raffinement.

Image: Keystone

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Les champions

Amélie Nothomb, nouvelle baronne, flingue son comte

La Belge au chapeau noir et au sourire cerise étrenne son titre de baronne. D’où le choix de ce noble thème, un aristo fauché qui cache ses petites misères dans l’apprêt d’un dernier feu d’artifice mondain. Mais une prophétie gâche la garden-party. Le comte tuera un invité lors de cette soirée alors que sa fille Sérieuse se désigne comme la victime. Inspirée par Oscar Wilde, dont elle reprend l’argument d’un texte et féminise le héros Constant, Amélie Nothomb peine à jouir avec cette bande d’impuissants à particules. Cette nouvelle devrait gambader vers la farce de classes sociales avec des saillies drolatiques, elle s’enlise avec des précautions de douairière usée dans l’ornière de fastidieuses explications. De l’importance d’être sérieux et de ne pas laisser s’éventer le champagne.

Le crime du comte Neville, Ed. Albin Michel, 144 p.

Sorj Chalandon poursuit le deuil éternel de son père

«Pudique et grave, même quand il publie dans Le Canard enchaîné», souffle un confrère. Chalandon en a vu de toutes sortes mais chez ce reporter de terrain frappe un air d’immanence. Ainsi se consolide toujours plus l’écrivain sous la cuirasse hypersensible. Depuis dix ans, il rôdait autour de la figure paternelle, il dit «conclure un cycle». Ça n’en reste pas moins romancé, loin du déballage clanique, de la thérapie nombriliste. Aussi lucide quand il contemple le siècle que face aux affres de sa propre histoire, le baroudeur répète depuis toujours n’avoir pu discuter du tyran mythomane avec sa mère. Alors il invente, bouche les trous. Et la fiction de pétarader: un fils qui gobe les mensonges, un père qui veut tuer De Gaulle, un parrain dans les services secrets. Et de briser le cœur.

Profession du père, Ed. Grasset, 320 p.

Mathias Enard amoureux ne perd pas la boussole

Sous son masque de fin lettré, Mathias Enard déploie à nouveau ses sortilèges. Car l’écrivain nous balade, le magicien se cache sans doute en son héros. Sous ses airs souffreteux de Viennois décati, celui-ci couve d’ailleurs une passion folle, Sarah. L’amante l’a quitté pour les Sarawak, en Malaisie, Ritter inventorie ses explorations. Comme parti dans un trip opiacé sur le tapis volant de son imaginaire, le conteur entrelace les volutes d’une érudition chamarrée. Ses chers musiciens, Liszt, Schubert ou Bartók, Debussy, pratiquaient cet enrichissant adage: «Le génie veut la bâtardise». Boussole s’en étoffe avec une verve exigeante, tant la patience semble ici aussi inépuisable que chez une Shéhérazade des Mille et une nuits. Mais de l’hypnose naît un envoûtement indubitable.

Boussole, Ed. Actes Sud, 384 p .

Jean d’Ormesson murmure à l’oreille de Dieu

Pas de rentrée sans l’onction extrême de Jean d’O. L’académicien tout juste honoré à la Pléiade compile ses papiers (1981-2014) au Figaro, journal qu’il juge, par ailleurs, «de privilégiés» . En 1980, il écrivait Dieu, sa vie, son œuvre. La sienne flirte entre la gauche et la droite, prend claques et lauriers, se relève et assume. Le chroniqueur détaché mate «ce pauvre Rocard tout nu», apitoyé peut-être. Il ne fait pas mystère de sa sympathie pour Nicolas Sarkozy, «Bonaparte au pont de Neuilly» ou «Cyrano de la vie». De quoi faire s’esclaffer son ami Julliard: «Diable!» Et pourtant, lui qui, ces derniers temps, ne posait plus ses pupilles myosotis que sur l’Univers mate la politique avec une redoutable perspicacité. Un demi-siècle défile: «Comment va la France, Môssieur?»

Dieu, les affaires et nous, Ed. Robert Laffont, 662 p.

Christine Angot analyse les amours de ses parents

Romancière à prendre avec ses brusqueries de douleur à peine cautérisée, la dame brune a souvent flambé dans les polémiques de la rentrée. L’autofiction règne dans une œuvre qui, le temps passant, se dépouille, au niveau de sa matière biographique, d’un exhibitionnisme tapageur. L’acidité demeure, elle se veine désormais d’une délicate amertume. Un amour impossible, c’est celui de Rachel, dactylo, pour un ténébreux intello. Dans les années 1950, ils flirtent comme dans un roman-photo. Les clichés croassent les vérités que personne ne veut entendre: jalousie de femmes, luttes de classes. Issue de cette alliance contrariée, l’enfant naturelle qui naît s’appelle Christine. Il lui faudra conquérir un nom pour qu’Angot puisse parler de sa mère, digne aveuglée.

Un amour impossible, Ed. Flammarion, 224 p.

Delphine de Vigan panique face à la page blanche

En 2011, le triomphe tranquille de Rien ne s’oppose à la nuit lui a coupé les ailes. Comme si Bashung était parti avec la clé des songes, Delphine de Vigan, reine de Saint-Germain-des-Prés, l’avoue avec angoisse, elle ne sait pas comment donner suite. Paralysée, elle prend le Stephen King de Misery à témoin de sa stérile inspiration, en appelle à David Vann, exilé dans les froidures de l’Alaska, ou à l’ermite Salinger, lui aussi castré pour la postérité littéraire. L’éplorée ne se masque pas sous son héroïne mais déguise l’enjeu par le filtre du romanesque. Ainsi, Delphine se lie à L., émule fantasmagorique. Décodée, l’initiale conduit à Lou Delvig, déjà présente chez De Vigan dans No et moi. Suspendu à la littérature par des ficelles épaisses, cet appareillage théorique sonne creux.

D’après une histoire vraie, Ed. JC Lattès, 484 p.

Les challengers

Gérard Lefort soigne les amygdales de sa jeunesse

Connu pour ses crocs acérés, le critique Gérard Lefort a quitté Libération après plus de trente ans. Sa fougue y flambait jusqu’à incendier, son premier récit évoque une enfance garçonne avec une irrésistible sincérité teintée de candeur. Au contraire de Guillaume Gallienne qui passait à table, le chroniqueur reste en lisière de l’autofiction. Mais l’acuité de sa mémoire ne peut qu’amuser, aussi souveraine que les boutons de culotte, chouette copain et autre souvenir d’écolier chez Pagnol ou Sempé. Ici trônent Thierry la Fronde et Janique Aimée, les meubles en bois blond et le folklore de la petite bourgeoisie. La génitrice du héros voudrait être nommée «mère», il lui donne du «la maman» moqueur. Lui rêve de devenir la bégum: il suffit d’épouser le khan. Vain et délicieux.

Les amygdales, Ed. de l’Olivier, 288 p.

Sophie Divry rame et rit en plein naufrage existentiel

Son héroïne, chômeuse en galère, le prouve: l’humour très noir aide à vivre dans l’adversité. A peine décalé de sa propre histoire, ce diable de roman crée le buzz de la rentrée: Sophie Divry, 37 ans, a ému les jurys des prix Fnac et Le Monde. A une époque rabat-joie, la recrue de l’éditeur lausannois Noir sur Blanc oppose tonus et fraîcheur. Loin d’un blog banal, copié collé sur papier, la Lyonnaise d’adoption bosse son style. Jusqu’à insérer graphiques incongrus, malicieuses émoticônes et autres effets typographiques. Quitte à saccager la langue, la jusqu’au-boutiste use aussi de néologismes pour endiguer le volcan émotionnel de sa situation. Des bonus, façon DVD, surgissent même au final. Seul happy end en vue, quelque consolation au moment des prix littéraires.

Quand le diable sortit de la salle de bains, Ed. Noir sur Blanc/NotablLia, 310 p.

Simon Liberati provoque l’ire de sa belle-maman

«Rares sont les enfants stars qui vieillissent poétiquement.» Ainsi Eva Ionesco traîne-t-elle encore des oripeaux de Lolita. A passé 50 ans, le bel oiseau a tenté de s’envoler. Elle a signé un film sur sa jeunesse exposée à l’objectif érotique de sa mère, matée jusqu’à la perversion. A force de libéralisation sexuelle, la société post-68 ne connaissait plus de limites. Liberati, «bad boy», l’avait connue à cette époque, «peste peroxydée au corps de pin-up», l’écrivain ne s’en est épris qu’en 2013. Eva, roman passionnel, se veut une pure déclaration d’amour. Irina Ionesco, la belle-mère, voulait le censurer, elle a été recalée par décision de justice. L’ode à «une petite fille de l’arrière-monde» n’en sort pas exempte de soufre. Même si l’amour triomphe, comme dans Ingrid Caven, de Schuhl.

Eva, Ed. Stock, 188 p.

Diane Meur s’étourdit dans la généalogie d’un clan

Dans le ton de la saison, Sabine Wespieser publie peu mais sélect. Ainsi de Diane Meur, dingue d’histoire, prof savante et éminente traductrice. La Bruxelloise s’adonne à la fiction hybride, visitant le passé sous un éclairage baroque. Voir les Mendelssohn. Felix, le plus connu, a certes fait marcher moult couples vers l’autel grâce à sa Marche nuptiale mais c’est le grand-père Moses, chantre libéral, surnommé «le Socrate allemand» et patriarche d’une famille de dix enfants, qui passionne ici. L’auteur se branche sur son arbre généalogique au 18e et 19e s. et se perd dans le feuillage scintillant du romanesque. Elle s’y retrouve, forte de ses digressions, se faufilant dans cette enquête aux indices éparpillés autour du monde. Comme un exercice de voltige à la Perec, sa géographie humaine subjugue.

La carte des Mendelssohn, Ed. Sabine Wespieser, 490 p.

Philippe Delerm oublie la bière et s’enivre de mojito

Quand Philippe Delerm est remarqué comme auteur, le prof de lettres s’active dans l’ombre depuis vingt ans. La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules le pose en quasi-phénomène avec sa prose minimaliste, sa philosophie du bonheur simple. Deux décennies passent encore. L’auteur se voue à l’écriture, écrit des billets dans L’Equipe, publie sans tapage, dirige même une estimable collection, «Le goût des mots». Il revient au sprint littéraire «et autres belles raisons d’habiter sur terre». Non plus dédié au houblon mais aux îles moites, le cocktail se déguste en quelques rasades. Il y a aussi du guignolet, cet alcool de cerise écœurant, et du champagne, «le pire». Philippe Delerm disserte aussi sur les navets. Mais il insiste: «Ça n’est jamais prémédité.»

Les eaux troubles du mojito, Ed. Seuil, 113 p.

Agnès Desarthe mate sous les beaux draps de Rose

Inspirée par le panache de Dumas, la puissance philosophique de Spinoza et la fluidité d’Apollinaire, qui donne le titre, Agnès Desarthe épate. Grâce à une héroïne, Rose à l’enivrant parfum, la voilà revenue sur le terrain du romanesque le plus étourdissant. Gros plaisir de lecture que cette saga qui court dans les bottines d’une femme pas toujours d’aplomb à travers le XXe siècle. Sans rechigner, l’auteur la pare d’une généalogie foutraque, père français muselé par son machisme, mère danoise aux désirs fantasques. «Celle qui m’abandonne me sauve.» Héritière ou clocharde, Rose roule dans les convulsions du destin. Mais l’amante ne laisse jamais la rancœur gâter son âme. Expédiant au diable les codes du roman historique avec une impétuosité contemporaine, elle ravit. Ce cœur changeant, Ed. de l’Olivier, 337 p.

Créé: 22.08.2015, 14h16

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