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Rêverie post-théâtrale dans un bain de sang

Alexandre Doublet laisse sans voix en remontant le «Platonov» de Tchekhov à rebours, par flash-backs à partir du meurtre final.

Au centre d’un décor très soigné gît Platonov, alias Alexandre, metteur en scène d’une pièce qui n’en est plus tout à fait une.
Au centre d’un décor très soigné gît Platonov, alias Alexandre, metteur en scène d’une pièce qui n’en est plus tout à fait une.
GREGORY BATARDON

«Love is a River». En l’occurrence, l’amour est une mare. Un bain de sang. Une flaque inondant jusqu’à la fin du mois le plateau de la Comédie. À elle seule, cette eau sombre qui absorbe et miroite, qui se reflète sur les murs d’un intérieur orné de trophées de chasse et de tableaux désuets, qui mouille sans bruit un cadavre plongeant dans la stupeur quatre de ses intimes, à lui seul, ce tableau vaut le déplacement.

S’il varie, en une heure de temps, c’est infinitésimal. La lumière change, ça oui: elle fluctue même sacrément. Les corps de Marion Chabloz, Malika Khatir, Loïc Le Manac’h et Anne Sée, eux, se meuvent au ralenti, formant un cortège de poses expressives autour du défunt, Alexandre Doublet. Pour sa part, la bande-son fourmille – entrelaçant musiques haletantes, inquiétantes ou suspendues aux dialogues préenregistrés des comédiens. Sur scène, ceux-ci ne pipent mot: diffusées en voix off, leurs partitions se sont jouées au préalable. Vos oreilles dénouent un film d’épouvante, vos yeux contemplent une installation vivante.

Mais «Love is a River» malgré tout: le fleuve figurant l’écoulement du temps. L’image contemplée une heure durant depuis les fauteuils fige un instant, celui de la mort, fiché entre un avant et un après. La passion, la routine, les drames se sont déroulés jusque-là, puis se sont arrêtés net. Tandis qu’inéluctablement d’autres printemps, d’autres représentations, d’autres orages s’amoncellent.

Alexandre Doublet, acteur, metteur en scène et directeur du Théâtre Les Halles à Sierre, relit «Platonov» depuis l’âge de 23 ans, «comme un croyant relirait les Saintes Écritures», dit-il. Entre 2008 et 2012, il a même monté une saga dramatique en trois épisodes de cette première pièce de Tchekhov, à la fois liminaire et posthume, au fondement même du théâtre moderne.

Ayant ainsi trituré à l’envi ce récit d’un intellectuel qui ne tient ses promesses ni intellectuelles ni sentimentales, qui disparaît à force de se dérober, Doublet peut se permettre une approche radicale. Parce que «Platonov est un personnage inexistant», pourquoi ne pas le supprimer d’emblée. Puis recomposer le fil du drame en 4 actes à rebours, en piochant dans les répliques.

Mais Doublet ne s’arrête pas en si bon chemin. Il renomme les personnages en fonction de leurs interprètes, et se distribue à lui-même (en alternance avec Maxime Gorbatchevsky) celui du macchabée. Aussi obtient-on en filigrane l’état des lieux d’une création scénique soustraite à sa baguette traditionnelle, où chacun flotte comme chez un Pirandello contemporain. Or le sacrifice du metteur en scène n’empêchera pas le spectacle d’advenir. Ni Doublet d’y apposer sa singulière signature esthétique, aussi subtile que glacée, évanescente que solennelle, qui laisse le spectateur hagard à son tour.

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«Love is a River» Théâtre de Vidy, du 8 au 11 mai, 021.619.45.44., www.vidy.ch/love-is-a-river

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