«Cette révolte vise à rétablir les droits»

Art documentaireMilo Rau rejoue la Passion du Christ dans un projet alliant performances, film et campagne politique à Matera, capitale européenne de la culture 2019. Interview.

L’activiste Yvan Sagnet joue le rôle du Christ dans le film «Le nouvel Evangile».

L’activiste Yvan Sagnet joue le rôle du Christ dans le film «Le nouvel Evangile». Image: FRUITMARKET/LANGFILM/THOMAS EIRICH-SCHNEIDER

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Un Christ noir, entouré d’apôtres musulmans, catholiques et anarchistes, prêchant dans des camps de migrants et ouvriers agricoles à quelques encablures de Matera, dans le sud de l’Italie. Le metteur en scène et cinéaste suisse Milo Rau n’en est pas à son ballon d’essai côté provocation, mais sa «Révolte de la dignité», projet documentaire mêlant performances, tournage d’un film («Le nouvel Évangile», sortie prévue en automne 2020) et campagne politique, s’engage dans des territoires inhospitaliers, délaissés par l’État et gérés par la mafia.

Dans le rôle de Jésus, le Camerounais Yvan Sagnet, activiste célèbre en Italie pour avoir lancé la première grève des ouvriers agricoles, en 2011, réunit des apôtres issus des ghettos pour mener cette révolte sous la bannière de l’art (les scènes de la Passion seront rejouées et filmées) et lancer un appel à restaurer les droits et la dignité des opprimés. Une fois encore, Milo Rau mêle fiction et réalité dans un projet haletant, entamé le mois dernier et programmé jusqu’en novembre. Interview.

Comment avez-vous établi ce lien entre l’Évangile et la migration?

Au départ, je suis parti à Matera dans l’idée de tourner un film sur l’Évangile, avec des acteurs des films de Pasolini («L’Évangile selon saint Matthieu») et de Mel Gibson («La Passion du Christ»), tournés dans cette ville connue iconographiquement pour sa ressemblance avec Jérusalem. J’ai demandé à Maia Morgenstern (la Sainte Vierge de Gibson) et à Enrique Irazoqui (le Jésus de Pasolini) de jouer dans mon film. Ils ont accepté. Je suis alors parti sur place pour chercher des lieux de tournage. C’est là que j’ai découvert les camps de réfugiés, leurs conditions de vie, le système d’esclavage et de mafia. Je me suis dit: «Il faut opérer une transposition de cette histoire dans le monde d’aujourd’hui; il faut trouver un vrai Jésus, quelqu’un qui ait la légitimité de dire «Je me bats pour les pauvres et pour l’humanité.»

C’est à ce moment-là que vous avez rencontré Yvan Sagnet?

Oui, c’est à partir de cette rencontre que s’est construit le parallèle entre l’Évangile et la question migratoire. Yvan Sagnet est très connu en Italie, il a une réelle légitimité comme activiste. Il a organisé la grève de 2011 avec une méthodologie que l’on pourrait qualifier de christique: il avait douze sous-chefs de différents pays, à l’image de Jésus et ses douze apôtres. Parce que dans les camps, on ne verra jamais un Nigérian travailler avec un Camerounais, un Roumain, etc. Il a réussi à unir les peuples qui se trouvaient là. On reproduit ce schéma dans le projet.

Quelle a été votre réaction lorsque vous vous êtes rendu pour la première fois dans ces ghettos?

J’ai été vraiment choqué. J’ai découvert qu’il y avait une absence totale d’État dans le sud de l’Italie. Je dirais que l’État est davantage présent au Congo de l’Est qu’à une heure de Matera. Ici, il n’y a pas de guerre civile mais tout ce qui se décide se déroule en dehors des structures étatiques. C’est pour cela que le populisme fonctionne: parce que le peuple s’est habitué au fait que l’État n’agit pas.

Comment votre projet a-t-il été accueilli sur place et comment se déroule le tournage?

Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il n’y a pas d’organisation dans ces ghettos. D’une part il y a la mafia – nigérienne, mais aussi italienne –, et d’autre part il y a différents groupes: les migrants, les structures qui s’occupent de leurs droits, les ONG, les syndicats. Il nous a fallu une année pour réussir à venir tourner ici. Pour faire comprendre à toutes ces personnes ce qu’est la «Révolte de la dignité», pourquoi elles doivent la rejoindre, mais surtout leur faire oublier leurs différences. Car chaque groupe a d’autres buts. Ce qui est important pour nous est de les mettre ensemble, comme si on ouvrait un parapluie au-dessus de plusieurs initiatives qui parfois se contredisent. C’est d’ailleurs la première fois que des syndicats italiens et les groupes qui s’occupent des droits des migrants travaillent ensemble.

Quel lien établissez-vous entre art et politique?

Mon expérience m’a appris qu’il faut mener des actions symboliques et construire des espaces politiques qui n’existent pas. On peut dresser un parallèle avec la situation de la fin du XIXe siècle, lorsque le Parti socialiste a été créé. Lorsqu’on lit le manifeste de Marx, on constate qu’il ressemble à un texte poétique car c’est un texte utopique qui est devenu bien réel. À l’époque, les droits pour lesquels il luttait étaient utopiques, donc artistiques. Aujourd’hui, ces droits sont devenus une réalité. C’est de cette manière que la vraie politique fonctionne: il ne s’agit pas uniquement de poursuivre ce qui existe déjà. En ce sens, nous avons une grande influence à jouer en tant que citoyens. Ce qui est intéressant dans ce projet, c’est que le volet politique se retransforme en artistique, dans la réalisation d’un film. Comme dans mes autres projets, à la fin il y a toujours une transposition du matériel qu’on récolte sur place dans un autre espace. L’idée est que les gens comprennent que la Bible est une allégorie sans temporalité. C’est quelque chose qui se passe à chaque moment dans l’histoire de l’humanité.

C’est ce que vous entendez par «documentaire utopique»?

Je me suis dit: «Je veux faire un documentaire sur la révolte de la dignité», mais l’idée, le concept de cette révolte n’existait pas. Il a donc fallu le créer pour le documenter. C’est comme si on voulait faire un film sur un enfant et qu’on donnait naissance à un bébé pour faire un film sur lui. C’est là que l’art, la politique, la documentation et la fiction se rejoignent. De manière générale, l’art soit fait la critique de quelque chose qui existe déjà, soit invente quelque chose qui n’est pas la réalité. Je crois faire les deux en même temps. La première phrase du Manifeste de Gant (ndlr: texte qu’il a publié en tant que directeur du NTGent, en Belgique): «Le but n’est pas de représenter le réel, mais de rendre la représentation elle-même réelle.» C’est une sorte de contradiction utopique. Je suis d’ailleurs impressionné de voir comment la réalité se laisse créer par une trentaine de personnes. Et nous serons de plus en plus dans les semaines à venir.

Quel impact espérez-vous générer avec cette «Révolte de la dignité»?

D’abord, on présente le premier Jésus noir de l’histoire du cinéma. L’idée est de changer l’iconographie de cette figure-là, mais aussi d’autres personnages de la Bible: certains apôtres sont des femmes, des musulmans. En ce sens, je me considère comme humaniste; j’essaie de revenir au message social et révolutionnaire de Jésus. L’autre impact est évidemment politique. Le travail qu’on fait ici est de faire oublier aux différents groupes leurs petites batailles. C’est très dur pour nous de les amener à se focaliser sur la grande question de la dignité, de la justice et de la légalité.

Quelles retombées escomptez-vous? Une nouvelle grève?

Il y a toujours l’idée de diviser et régner dans ces ghettos, stratégie utilisée par la mafia et d’autres groupes. Le fait de se mettre ensemble pour une cause, c’est déjà gagné. Après, évidemment on espère qu’il y aura, comme au début du XIXe siècle, l’espoir de trouver une nouvelle internationale des pauvres pour le tiers état, pour le XXIe siècle.

Votre projet part du sud de l’Italie mais avec une visée européenne.

Évidemment, c’est une crise globale. Nous partons de cet exemple dans le sud de l’Italie, mais le message doit être universalité. Dans la Bible, Jésus est un révolutionnaire juif qui parle d’un problème proprement juif: il s’élève contre les prêtres qui collaborent avec l’Empire romain. Mais, après lui, Paul va dire que tout le monde peut devenir chrétien. On va faire la même chose. Nous allons partir à Rome pour créer une assemblée politique, puis à Palerme, port d’arrivée des réfugiés. Là-bas, des activistes se rencontreront et porteront le message de dignité vers l’Europe et au-delà. Ce message visera à rappeler ce qui est écrit dans le traité sur l’Union européenne, à savoir que tout le monde, sur le continent européen, a les mêmes droits.


Le pape au Congrès de la dignité?

Une fois le tournage du film «Le nouvel Évangile» achevé, Milo Rau et ses acolytes quitteront Matera pour Rome. Lors du Congrès de la dignité, qui se tiendra le 10 octobre au Teatro Argentina, le Manifeste de la Dignité sera énoncé en présence d’activistes italiens et de représentants de l’Église officielle. L’idée? Rejouer la résurrection du Christ et lancer une Campagne mondiale pour une citoyenneté globale.

Le Manifeste de la Dignité

Ce n’est évidemment pas par hasard que Milo Rau a choisi la Ville éternelle pour tenir ce congrès politique: Rome est à la fois le berceau du catholicisme, la capitale du christianisme moderne et le siège d’un gouvernement «parmi les plus xénophobes et les plus hostiles aux minorités de l’Union européenne», dont certains membres revendiquent vigoureusement leur foi. On se souvient de Matteo Salvini brandissant son chapelet et invoquant la Sainte Vierge au terme d’une réunion de nationalistes italiens, provoquant ainsi l’ire de l’Église, en mai dernier à Milan.

En interrogeant la religion, Milo Rau replace l’humanisme de Jésus au cœur du débat. «Même si l’on peut le critiquer, le pape François a essayé de rappeler le message social et philosophique de la Bible, et pas uniquement spirituel, souligne le metteur en scène. Ses mots sont très clairs: la Bible dit que le capitalisme tue et qu’il faut venir en aide aux plus démunis.»

Le souverain pontife prendra-t-il part à ce Congrès de la Dignité? «Probablement pas, mais nous allons le rencontrer, car nous sommes en contact avec son secrétaire et le responsable de la Culture au Vatican, répond Milo Rau. En revanche, deux de ses collaborateurs et un cardinal seront présents le 10 octobre.»

Dans le film «Le nouvel Évangile», Yvan Sagnet rejoue l’épisode du Christ marchant sur l’eau. PHOTO: FRUITMARKET/LANGFILM/THOMAS EIRICH-SCHNEIDER

Créé: 08.09.2019, 20h02

Milo Rau en dates



1977
Naissance à Berne. Il fera des études de sociologie et de langue et littérature allemande et romane.

2002
Se lance dans la mise en scène et dans l’écriture dramatique.

2014
Entame une trilogie sur l’Europe avec «The Civil Wars». Suivront «The Dark Age» en 2015 et «Empire» en 2016.

2015
«Le tribunal sur le Congo», procès fictif joué par de vrais protagonistes du conflit en RDC.

2016
«Five Easy Pieces» sur l’affaire Dutroux, avec sept enfants sur scène.

2017
Prend la direction du NTGent, en Belgique.

2018
Prix Europe pour le théâtre.

2019
Campagne «La révolte de la dignité».

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