La révolution cubaine a marqué sa vie

PortraitLuc Chessex, photographe.

Image: VANESSA CARDOSO

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Des instantanés de la vie quotidienne de La Havane font face à des sourires d’enfants capturés en Bolivie et au Venezuela. Sur les murs opposés, une foule multiculturelle de Lausannois pressés montant dans le bus à l’arrêt Bel-Air tranche avec la quiétude du bateau La Suisse voguant sur un lac Léman aussi lisse qu’une mer d’huile. Le salon de Luc Chessex offre un tour du monde express et résume à merveille sa patte documentaire et la diversité de ses clichés. C’est dans ce même appartement à deux pas du Musée de l’Elysée, qu’il occupe depuis son retour de Cuba, que le photographe a passé toute sa jeunesse. Le jardin, qu’il appelait «le parc» à l’époque, a rétréci au fil des nouvelles constructions du quartier mais l’étang est toujours là, comme la tortue qui hiberne maintenant quelque part sous le balcon.

Enfant, Luc Chessex s’est opposé à toute forme de scolarité: de la primaire à l’école de recrues, puis à celle de photographie à Vevey, il va de classe en classe sans grande conviction. «J’ai choisi d’étudier la photo par élimination et non par vocation», se souvient-il. Dans ce Lausanne du début des années 1960, «très homogène et assez ennuyeux», le jeune homme fréquente les cafés estudiantins comme le Barbare ou le City. Il y discute politique, guerre du Vietnam et indépendances africaines.

«J’ai réalisé qu’avec la photo, j’avais un outil et un moyen d’expression que je pouvais mettre en corrélation avec mes idées»

Un jour, son ami Michel Contat lui montre un article où Jean-Paul Sartre relate son expérience à Cuba avec Simone de Beauvoir. C’est le déclic. «J’ai réalisé qu’avec la photo, j’avais un outil et un moyen d’expression que je pouvais mettre en corrélation avec mes idées.» A 25 ans, il vend sa voiture, un cabriolet Chevrolet, achète un billet de bateau et se dirige vers Gênes avec l’idée de couvrir pendant un an la révolution cubaine, puis d’en tirer un livre. Sur le cargo qui l’emmène de l’Italie vers La Havane, Luc Chessex apprend l’espagnol «avec une méthode achetée à la Migros». Dans sa malle, le strict nécessaire: ses appareils photo et son agrandisseur.

Il trouve rapidement du travail, d’abord pour la compagnie des chemins de fer cubains, puis pour le Ministère de la culture et l’agence de presse Prensa Latina. Il côtoie régulièrement les icônes de la révolution, de Che Guevara à Fidel Castro. Mais la personnalité qui l’impressionne le plus reste l’écrivain cubain Edmundo Desnoes. «Il m’a beaucoup appris sur la photographie et m’a poussé à être moins conventionnel et beaucoup plus expérimental.» A La Havane, Luc Chessex connaît tout le monde, fête le 1er Août à l’ambassade de Suisse, «l’unique occasion de déguster de la viande séchée, du fromage et un coup de blanc», et participe à la vie locale. En parallèle, il sillonne l’Amérique latine et alimente le fonds d’archives de l’agence de presse avec des reportages au Chili, au Venezuela ou en Bolivie. Dans les salles de bains des hôtels qu’il convertit en chambres noires, il développe ses négatifs qu’il envoie ensuite pour tirage à Paris ou en Suisse.

La fin d'un couple

Sans crier gare, son séjour cubain s’arrête brusquement en 1975. «J’ai vécu ce départ comme la fin d’une vie de couple. De la même manière que lorsque votre conjoint vous dit d’un coup que c’est terminé.» Il impute aujourd’hui cette décision au fait qu’il n’était plus bien perçu des Soviétiques alors très influents sur l’île.

De retour en Suisse, il pose ses valises dans l’appartement de ses parents et travaille comme photographe indépendant, notamment pour 24 heures ou le CICR. C’est au Musée des arts décoratifs de Lausanne – aujourd’hui le Mudac – qu’il réalise sa première exposition. De nombreuses autres suivront: les dernières en 2014 au Musée de l’Elysée, avec ses photos de la révolution cubaine, ou actuellement au Musée de la main, où il montre les différents visages des soins palliatifs.

Réservé, le photographe apprécie la reconnaissance publique avec pudeur et discrétion. Gratifié du Grand Prix de la Fondation vaudoise pour la culture en 1993, il a reçu l’année dernière le Prix suisse du design de l’Office fédéral de la culture. «Je ne connaissais pas cette distinction lorsqu’on m’a appelé pour m’apprendre la nouvelle. Quand on m’a dit que Robert Frank et Godard l’avaient reçue avant moi, je me suis dit que j’étais en sacrée belle compagnie.»

Lausanne, Musée de la main
«Le temps qui reste», jusqu’au di 28 février
www.museedelamain.ch (24 heures)

Créé: 23.02.2016, 09h38

Carte d’identité

Né le 10 août 1936 à Lausanne.

Cinq dates importantes

1961 Monte dans un cargo à Gênes pour rejoindre Cuba.

1971 Premier voyage en Amérique latine pour l’agence de presse Prensa Latina. Il remonte la côte pacifique du Chili.

1975 Retour à Lausanne. Il reprend l’appartement de ses parents.

1977 Expose ses photos au Musée des arts décoratifs de Lausanne.

2015 Reçoit le Prix suisse du design de l’Office fédéral de la culture.

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