Robert Charlebois, nostalgie sans faux col

InterviewRencontre avec un monument de la chanson québécoise, en attendant son concert au Théâtre du Léman le 28 novembre

Robert Charlebois, chanteur québécois, sur les rives du Léman, à Lutry.

Robert Charlebois, chanteur québécois, sur les rives du Léman, à Lutry. Image: Jean-Guy Python

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Il promène sa coupe frisée depuis cinquante ans à travers les scènes du monde francophone. Robert Charlebois, 72 ans le 25 juin, reste cette immense figure de la chanson québécoise, où la pop flower power se mêle, délirante, sans retenue, aux douces et mélancoliques ballades d’un enfant de Montréal versant avec douceur dans la nostalgie domestique. Charlebois, qui jouait il y a une semaine au festival Pully Lavaux à l’heure du Québec, se donnait en interview. En attendant de le retrouver, le 28 novembre, au Théâtre du Léman.

Vous avez débuté dans les années 60, en plein psychédélisme. L’essentiel se trouve là?

Je suis un pur produit du psychédélisme. Même si ce n’est pas moi qui ai inventé ça. Ni le Québec, d’ailleurs. Je suis le résultat de cette effervescence: la souveraineté nationale du Québec mélangée à la revendication francophone, l’Amérique du Nord et les hippies. C’était une mode. A tel point que, lorsque j’arrivais avec mes cheveux à la Jimi Hendrix et ma veste en mouton, j’avais beau ne pas être meilleur que Michel Sardou, Herbert Léonard ou Hervé Vilard, ces gars-là ne pouvaient pas chanter avant moi. Le public venait pour l’image, le joint, le pétard, la psychédélie.

Le psychédélisme, en 2016, est à nouveau à la mode. Ça vous étonne?

Ce n’est pas un retour, car ça n’a jamais cessé. On parle aujourd’hui de légaliser la marijuana comme on le faisait déjà il y a cinquante ans. Ça a des vertus thérapeutiques, en plus.

Les hippies, c’était aussi une utopie.

On pensait que Jésus reviendrait sur la Terre. Rien que d’y penser, ça nous a ouvert des portes. Moi, j’ai été vivre en Californie, avec en poche 5 dollars canadiens, et ma guitare. J’ai fait le tour des Etats-Unis, je rencontrais d’autres musiciens, on allait dans une fête, chez Peter Fonda. «La maison est ouverte, il y a à bouffer pour tout le monde, tu peux même coucher là…» C’était une vraie révolution. Jusqu’à Charles Manson. Alors, les gens ont fermé leurs portes à clé. Et la psychédélie, c’est devenu des gros magasins pour vendre des amplificateurs et des posters. Et Jésus n’est pas revenu. Même si les fleurs et la paix sont devenues populaires.

La musique de ces années-là, qu’en reste-t-il?

Une révolution importante, technologique d’une part, les premiers synthétiseurs, les pédales d’effets, de fuzz, sur les guitares. C’est aussi le début de la mondialisation musicale: on allait en Inde voir les fakirs et les Beatles mettaient du sitar dans leurs chansons. A dire vrai, depuis ce temps-là, la musique occidentale tourne en rond.

Et vous, où en êtes-vous de votre évolution personnelle?

Vous savez ce qu’on m’a dit un jour: à 25 ans j’étais chanteur communiste, à 40 ans chanteur socialiste, à 60 ans capitaliste, à 69 ans érotique. Pour mes 72 ans, je vais devenir un chanteur ordinaire. Pas un «normal», comme le président d’en face. Mais «ordinaire».

A propos de chef d’Etat, que pensez-vous de Philippe Couillard, actuel premier ministre du Québec?

Je ne l’ai jamais rencontré… Je n’aime pas la politique, mais j’aime rencontrer les hommes politiques: ils font un métier de paroles et de micro. Et ceux qui n’ont pas le sens de l’humour, en général, ne vont pas très loin. Voilà beaucoup de choses en commun avec les chanteurs. Même si moi, je ne pourrais pas faire de politique. Il faut du cynisme pour faire de la politique, ce que je n’ai pas.

De l’humour, il en faut pour réussir dans la chanson?

Sans mon sens de l’humour, je serais mort. Et j’espère rester drôle jusqu’à mon dernier souffle. Il faut toujours se rendre compte, en concert également, qu’on est sur un vaisseau, la Terre, qui se promène à 2300 km/h dans l’espace. Conscient de cela, on relativise les problèmes. Je m’affole pour un taxi qui n’arrive pas? Rien que d’y penser, je retrouve mon sens de l’humour.

Cosmiques pensées que voilà…

Tout le monde n’a pas cela en tête, loin de là. On veut bien prendre conscience de la brièveté de la vie. Mais on s’imagine encore qu’il y a quelque chose après. Alors, aimons-nous tant qu’on est vivant! Déjà, on éliminerait ainsi les trois religions monothéistes. Elles font tant de mal, tant de sang et de morts. Et tout ça pour pas grand-chose.

Vous êtes athée?

Je respecte le merveilleux des autres. Mais je suis convaincu que le seul dieu au monde, c’est l’imaginaire. Des dieux, on peut s’en imaginer à l’infini, tous plus gros que celui du voisin. Mais le jour où le sang coagule, que l’imagination s’arrête, c’est le trou noir. Les retrouvailles avec le néant. Ce n’est pas un lieu désagréable, a priori. Imagine la vie que tu n’aurais pas eue si tu n’étais pas né. En voilà une vie! Moi, j’y pense souvent. Tu te souviens du néant, toi? Tu as vu des monstres?

J’ai rêvé de monstres, ça oui…

Parce qu’on t’a mis dans la tête qu’il y avait des démons pis des enfers! Voilà ce qui est criminel, voilà ce que la religion catholique nous mettait dans la tête quand j’étais un p’tit gars. «Si tu dis calice, tabernacle et hostie, tu iras au purgatoire. Mais si tu dis maudit calice, maudit tabernacle, tu vas aller en enfer direct!» Pour le Québec, ça a été la grande noirceur de l’après-guerre, Duplessis avec le clergé, suivie de la révolution tranquille des années 60. L’Eglise n’est séparée de l’Etat que depuis cinquante ans! Alors gardons-nous une petite gêne quand nous rions des Marocains.

Vous chantez pour donner aux autres des idées, pour leur ouvrir un peu la tête?

Il y a deux possibilités. Soit c’est le show Bataclan, avec des diapositives de violence sur les écrans: le public vient en connaissance de cause et repart après un bad trip. Soit il vient pour oublier. Auquel cas, il faut lui faire du bien. Moi, à mon âge, je n’ai pas peur du marché de la nostalgie. On était mou à l’entrée, on repart avec la patate. Le concert devient un repas mental. La nostalgie, c’est du bonheur artificiel. Comme d’aller voir un film d’horreur: ça te fait peur, mais tu sais bien que ce n’est pas vrai. On fait rire, on fait pleurer. C’est mon métier. Ce sont les sorciers africains qui ont inventé ça, très longtemps avant nous.

Un peu de sorcellerie pour garder son public, voilà une bonne idée…

Ah, ce n’est pas pour autant qu’on ne le perd pas. J’ai quantité de collègues plein d’énergie mais qui ne sont plus en phase avec le public. Question de synchronicité. Et ça détermine tout: si je n’avais pas eu les mêmes copains d’enfance, mon ami imitateur que j’accompagnais au piano, je n’aurais peut-être jamais écrit de chanson.

Reste la musique que l’on joue pour soi, seul?

Et c’est très important. Chez moi, ça remplace le yoga. Faire deux ou trois heures de piano au quotidien, c’est ma méditation personnelle. Bon pour les muscles, pour la mémoire. Si, un jour, je perds mon public, je continuerai comme cela. En espérant rester en bonne santé. Claude Léveillée, qui s’est éteint il y a quelques années, a eu un anévrisme; il ne pouvait même plus jouer du piano. Je n’ai pas peur de la mort ni du néant. Mais des accidents et de la maladie. Tant qu’à mourir, autant mourir pour de vrai.

Robert Charlebois en concert au Théâtre du Léman, lundi 28 novembre, 20 h 30. Infos: theatreduleman.com

Créé: 11.06.2016, 08h59

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.