Robert Charlebois porte Elvis dans son cœur et sur ses chaussettes

RencontreLe «gars ben ordinaire» continue sa vie extraordinaire, en invité ce week-end du Festival Pully-Québec. Rencontre avec un demi-siècle de l’histoire de la pop music

Robert Charlebois, évidemment relax sur la jetée du port de Lutry.

Robert Charlebois, évidemment relax sur la jetée du port de Lutry. Image: Jean-Paul Guinnard

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Si Dieu existe, il a taillé Robert Charlebois au burin, dans l’écorce brune d’un érable. Et s’il l’a fait à son image, alors Dieu a une bonne bouille. Les années passent mais le chanteur de Montréal conserve sa trogne si distinctive, dont le halo de cheveux frisés orna des dizaines d’albums depuis ses débuts en… 1965. Le musicien a déjà fêté son demi-siècle de carrière. Là, il est de retour en Suisse en invité fidèle du festival Pully-Québec, pour deux concerts dont, ce samedi soir, un hommage à Luc Plamondon sous la direction de Brigitte Boisjoli.

Chantez-vous pour les mêmes raisons qu’à vos débuts?
Je sais désormais que la chanson sert à plein de choses: divertir, convertir, faire plaisir, qu’elle s’adresse aux pieds, aux oreilles, au cerveau. Jeune, on veut trouver la chanson parfaite, la plus audacieuse, celle qui va sauver le monde, faire l’indépendance du pays, abolir la misère. Aujourd’hui, je suis plus dans le plaisir et moins dans le besoin de création.

Que vient chercher le public dans vos concerts?
Un voyage, des émotions, de l’humour. Les gens préfèrent un personnage qui chante à un chanteur. J’ai vu Depardieu reprenant Barbara il y a quelques jours, et c’est exactement ça. Vocalement, il est souvent à côté de la grille, mais il place son amour pour Barbara au-dessus de la musique, et il nous emporte avec lui.

En écoutant vos chansons période seventies, on est surpris par leur fantaisie malgré une grande exigence technique.
C’était l’esprit de l’époque, l’invention et la dérision. Trop de chanteurs se prennent au sérieux parce qu’ils sont capables de tenir un micro entre le pouce et l’index. Ça me fait de la peine pour eux. Rire de soi-même permet de s’amuser plus longtemps.

Vous ne vous êtes jamais pris au sérieux?
Bien sûr! J’ai eu ma phase. À 25 ans, je suis passé des boîtes à chansons de 40 personnes à des festivals folk de 20 000 et des tournées avec Janis Joplin. Tu commences à te dire que la terre s’arrêtera de tourner si tu ne montes pas sur scène. «Élargissez les portes que ma tête passe!» C’est normal. Ce qui ne l’est pas, c’est que ça dure.

Derrière le fun, il y avait pourtant un gros boulot, avec presque un disque paru chaque année durant cette décennie…
Mais non, je ne travaillais pas! Je pesais dessus et ça sortait. Je n’étais pas un ouvrier de la musique comme Frank Zappa, qui se levait chaque matin à 8 heures et écrivait les partitions de son batteur. Je ne savais pas ce que je faisais et c’est sans doute pour ça que c’est bon.

Une chanson aussi complexe que «Lindberg», pourtant, on ne la compose pas par hasard.
Ah, il y avait du pétard là-dedans! Mais c’est vrai, il fallait quand même savoir caser le couplet et le refrain, rassembler les paroles écrites sur des paquets de cigarettes. Je ne dis pas qu’on était tout le temps dans le délire. À ce moment-là, j’avais le projet de chanter rock comme on parle au Québec, et donc de casser la structure traditionnelle. Pour les musiciens québécois, il y avait une vraie soif de reconnaissance culturelle. On alternait entre deux colonialismes. Elvis Presley, je l’ai découvert à 12 ans, c’était une révélation mais pas plus que le seront ensuite George Brassens et Claude Nougaro. Ensuite il y a eu le rock psychédélique, qui m’a permis de faire des belles choses à la fin des années 60 et pendant les années 70. Les années 80, il y a eu aussi des très belles choses mais pas par moi! (Rire)

Parmi les artistes vus sur scène, lequel vous a le plus impressionné?
Frank Sinatra. Les gens se levaient de leurs sièges alors qu’il n’était pas encore sur scène. Un tel charisme, c’est fou. Janis Joplin aussi, même si elle avait un côté trop brut qui l’empêchait de savoir parler avec le public — un peu comme Johnny. Mais quand elle chantait… On a tourné ensemble et j’avais toutes mes chances avec elle, mais ça ne m’intéressait pas une seconde. Je l’ai refilée à mon violoneux, qui avait 72 ans. Je blague, mais les violonistes folk se vieillissaient pour paraître de meilleure qualité. Il devait quand même avoir 50 balais et nous 25. Janis cherchait une figure de père, j’imagine.

Niveau live, vous avez débuté avec une réputation de barbare. Le directeur de l’Olympia vous a même exclu en 1969.
On passait avant Antoine. Il y avait aussi une chanteuse d’avant-guerre, Georgette Plana. Avec un nom pareil, je pensais que c’était un groupe psychédélique! On avait droit à 8 minutes et «Lindberg» en faisait 5. Le rideau s’est baissé alors que je faisais un solo de batterie et j’ai balancé les éléments par-dessus bord. Scandale!

Moins médiatisé que votre parodie de rap en 1995, chez Nagui…
Ah, ça avait fait tout un truc. Ce n’était pas contre le rap, mais contre l’arrogance du musicien invité (ndlr: Fabe). Moi, tu peux me faire écouter de tout du moment que ça ne se prend pas trop au sérieux.

Vous avez tourné dans une petite dizaine de films depuis votre western avec Sergio Leone, en 1975. Pourquoi si peu?
Parce que tout le monde n’est pas Sergio Leone. Après lui, j’attendais un coup de fil de Spielberg! Sergio, il y avait la carotte: tourner en Arizona, un rêve de gosse. Il m’avait découvert à Cannes, où j’avais donné un concert. Il m’invite à manger le lendemain et me dit: «Je vais changer ton nom, en anglais on n’arrive pas à le prononcer. Tu vas t’appeler Roberto Canada!» Je lui ai dit merci Sergio, mais tu sais j’ai quand même une douzaine de disques sous mon nom, alors j’aimerais bien le garder! (Rire)

Votre rareté au cinéma fait penser à celle d’un autre chanteur de vos amis, Alain Souchon.
C’est vrai. D’autant plus que le salopard m’a fauché l’unique rôle qui m’aurait intéressé, celui de Pin-Pon dans «L’été meurtrier»! C’est vrai, j’étais pressenti. J’aurais pu tenir dans mes bras Adjani pendant trois mois, tu imagines?

En concert à Pully, Octogone sa 9 juin (19 h 30) (24 heures)

Créé: 09.06.2018, 18h00

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Bière ou whisky?
Bière, bien sûr! Des whiskys, j’en ai bu des très bons avec Hallyday et Mort Shuman — il en est mort, le pauvre. Mais la bière a été un peu mon métier (ndlr: il fut associé avec succès entre 1992 et 2004 à la microbrasserie Unibroue). J’étais là avant la mode! Le pire ennemi des bières artisanales, c’est la profusion actuelle des microbrasseries, car la moitié des gens font ça mal. Je sais ce que je dis: le moindre nouveau brasseur, au Québec, m’envoie un échantillon! Au final, cette partie de mon activité avait pris trop d’importance. On venait goûter la bière de Charlebois et plus personne ne me parlait de musique. Là, je me suis dit que ça allait trop loin.
Gainsbourg ou Zappa?
Shit, c’est dur! J’ai ri avec les deux. Mais j’ai bossé avec Frank Zappa, et ça reste un souvenir fort. C’était un freak qui détestait les drogues. Très sérieux, avec un humour à froid. C’est une récompense plus grande qu’une Légion d’honneur d’avoir eu une chanson produite et composée avec lui (ndlr: «Petroleum» en 1977).
Castro ou Trudeau?
C’était deux grands… Attends, quel Trudeau? Le fils? Il est comme Macron, un mec de gauche qui prend des mesures de droite. Moi, j’ai aimé le père, un grand bonhomme. Castro, je l’ai d’ailleurs rencontré grâce à Pierre Trudeau. J’ai beaucoup apprécié Fidel, un gars simple loin de toutes les salades qui ont été dites sur lui.
Joint ou acide?
Mon Dieu! L’acide, c’est dangereux, tu ne sais jamais ce qu’il y a dedans. Je ne crois pas une seconde Lennon quand il affirmait en avoir pris 200 fois. Comme disait Miles Davis, les drogues donnent l’impression d’être un génie mais ne donnent pas le talent. L’herbe est plus sûre, on vient même de la légaliser au Canada. Attention, je n’encourage personne, hein! Ça fuck tes poumons comme l’alcool fuck ton foie.

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