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Robert Frank conserve la mélancolie pour le dernier kilomètre

Le célèbre photographe est décédé ce mardi. Nous republions le portrait que nous lui avions consacré il y a dix ans.

Il débouche au fond du couloir d’un palace lausannois, hagard. La salle du petit-déjeuner est bien cachée. Il fait un peu peur. Avec sa canne, sa coiffure hirsute. Son regard d’ours brun du Canada vous transperce. Vous tient à distance. «Nous avons rendez-vous?» «Oui, à dix heures. » «Ah bon. C’est pour quel média?» «24 heures. » «Twenty-Four Hours… Ah, leNew York Timesde Lausanne? Alors, OK!» Robert Frank dit oui avec la bouche, alors que tout son corps crie non. On reste scotché sur place. Mais il attend dans l’ascenseur en tapant sa canne sur le sol pour marquer son impatience.

Prendre son petit-déjeuner avec Robert Frank, 85 ans, c’est partager le repas d’un être bourru, revêche. On y va en douceur.

Robert Frank ne parle pas de lui. A quoi bon, tout a été écrit, transformé, malaxé, interprété. Son chef-d’œuvre,Les Américains, a bénéficié d’une double réédition en 2008. Histoire de fêter les cinquante ans de l’ouvrage qui marqua la photographie moderne. L’homme d’images – il ne veut pas être qualifié de photographe – a travaillé avec Gerhard Steidl, des Editions Steidl, pour repenser la version parue en 1958. De son côté, les éditions françaises Delpire ont réédité l’originale, contre l’avis de l’auteur. Une cacophonie de droits d’auteur qui a obligé des avocats à intervenir.

Robert Frank est ainsi. Il sait ce qu’il ne veut pas, mais ne sait pas ce qu’il veut. Il infirme en grommelant sous le regard intense de son épouse – l’artiste June Leaf. «Je sais ce que je veux. Mais parfois, il faut accepter de faire beaucoup de choses pour obtenir ce qu’on désire. Faire des concessions. On ne peut pas croire que sa vie va se dérouler sans que des compromis soient consentis. Pour moi, cela a bien marché. » A tel point, qu’il a toujours vécuin between, entre deux, en marge.

«J’aime pouvoir partir de New York et y revenir. Les deux endroits sont sources d’inspiration»

Sa vie même est scindée. Né Suisse en 1924, il est devenu citoyen des Etats-Unis en 1963. Marié une première fois à Mary en 1954, ils se quittent en 1969. Il achète à la même époque une maison à Mabou, en Nouvelle-Ecosse canadienne, alors qu’il a un appartement à New York. Il va et vient entre son appartement et sa maison au gré des saisons.

«Maintenant, il fait froid dans la maison face à la mer, alors on est à New York avec ma femme. On y a des amis. J’aime beaucoup cette ville. C’est notre base. J’aime aussi pouvoir partir de New York et y revenir. Les deux endroits sont sources d’inspiration.»

Sa tasse de café est assez grande pour qu’il puisse assouvir un plaisir matinal: y tremper son croissant avant de le manger, accompagné d’un peu de brie. Les mains pleines des restes de son croissant tomberaient sur le pantalon, n’était l’éducation qui interdit un tel geste. Les cheveux se parent de miettes, telles des étoiles. Délicieux reflet d’un grand-père mâchouillant.

Mais de grand-père, Robert Frank n’aura jamais que l’aspect. Ses deux enfants, issus de son premier mariage, sont morts. Andréa dans un accident d’avion en 1974 et Pablo en 1994. Le regard se fait encore plus noir et le «slurp» du café-croissant encore plus bruyant lorsqu’on tente la question. Elle demeure sans réponse.

L’artiste, le photographe de talent, le vidéaste expérimental, le fou de collages et de polaroïds n’aime pas non plus mettre des mots sur son travail. «Je ne crois pas que mes photos racontent des histoires ayant un commencement et une fin. Ce sont des moments. On peut mettre des mots sur des photos. Moi, j’essaie d’y exprimer une pensée et un sentiment. Pas de raconter des histoires.»

La perfection ne l’intéresse pas et «j’ai horreur de me répéter». D’où l’envie, toujours renouvelée, de s’approprier de nouvelles techniques, de nouveaux outils pour avancer. «Je n’ai pas fait de film depuis cinq ans. J’ai toujours tâché de faire évoluer mon œuvre en changeant d’outil. Maintenant… Je ne sais pas. On va peut-être prendre des vacances.»

S’il ne décide pas, c’est qu’il aime que les événements décident pour lui. Il ne refuse pas les honneurs, sans les chercher pour autant: «J’ai reçu le Grand Prix du design de la Confédération, le 20 octobre. C’est beaucoup d’argent (ndlr: 40 000 fr. ). J’ai vu l’exposition autour des Américainsà New York, c’est bien fait. » Et de se tourner vers sa femme: «c’est où déjà l’expo?» «Au Metropolitan. »

L’homme se lève, il a revêtu un pelage plus doux et plus nostalgique: «Vous savez, on conserve la mélancolie pour le dernier kilomètre. Il se peut que j’en sois là maintenant. » Avant de lancer sa dernière question: «Vous connaissez le numéro de ma chambre?» •

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