Robert Frank rejoint Jack Kerouac sur la route

HommageArtiste majeur du 20e s., le Zurichois est mort lundi à 94 ans. Membre de la Beat generation, de cette contre-culture qui révolutionna les sixties, le photographe laisse une somme, «Les Américains».

Robert Frank en 2016.

Robert Frank en 2016. Image: Getty Images

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En 1959, dans la version américaine de «The Americans», Jack Kerouac concluait sa présentation du photographe Robert Frank ainsi: «Robert Frank, Suisse, discret, gentil, avec ce petit appareil qu’il fait surgir et claquer d’une main, a su tirer du cœur de l’Amérique un vrai poème de tristesse et le mettre sur pellicule, et maintenant, il prend rang parmi les poètes tragiques de ce monde.»

L’ouvrage n’allait pas moins créer le scandale, et même «un séisme en photographie», selon les termes du professeur Arnaud Claass. Le Zurichois y fusionne en une petite centaine d’images ses démons intérieurs à sa vision d’une Amérique éruptive, mal léchée. Son noir et blanc granuleux brosse les clashs de peaux qui se touchent, ne s’encombre pas de datation, d’ancrage. Et encore moins de rendre compte de baby-boomers en expansion. L’idée à l’œuvre ici ne consiste pas tant à témoigner d’une réalité socio-économique mutante, que d’hommes en mouvement dans la tragicomédie de la vie même. S’il montre avec acuité l’aliénation industrielle, celle-ci devient aussitôt symbolique à long terme.

«Charity Ball, New York City, 1954», une des 84 images choisies par Robert Frank pour son livre légendaire, «Les Américains». PHOTO: ROBERT FRANK/EDITIONS ROBERT DELPIRE/DR

En somme, avec une méthode qui se revendiquait autant de ses premiers maîtres suisses, Paul Senn, etc., que de sa fréquentation de la Beat Generation des Ginsberg et consorts, l’artiste iconoclaste avait ouvert une brèche temporelle. Dans l’objectif de son Leica, les bourgeoises emperlées tiennent un rang à peine plus classieux que les «barflies», ces habitués scotchés au juke-box ou ces danseurs endimanchés, peau anthracite étincelant au bord des cols de chemise blanche.

Depuis plus de soixante ans, les générations s’engouffrent dans cet espace sidérant. Voir les experts des Rencontres d’Arles qui l’an dernier, saluaient «le Manet de la photographie» et pesaient le monument des «Américains» à l’aune de «l’équivalent visuel du «Moby Dick» de Melville en littérature». Voir encore le couronnement tardif sur ses terres d’un géant démystificateur du rêve américain, honoré seulement en 2012 du Swiss Press Photo Lifetime Achievement Award. Dernière preuve pourtant de son statut iconique, «Les Américains» posait même sur la table de salon des bobos immortalisés par l’écrivain Yasmina Reza dans sa fresque «Babylone».

«Il y a une chose que la photographie doit contenir: c’est l’humanité du moment»

L’homme, se souvient son biographe, Arnaud Claass, passait toujours incognito. «Je l’ai croisé plusieurs fois dans la rue à New York, sans jamais avoir voulu lui parler. Un somnambule au regard intense, un type qui à l’évidence s’intéresse à sa tranquillité.» Le photographe Michael von Graffenried s’était lié avec son aîné et compatriote prestigieux. Il documentait cette complicité dans une expo en 2016. Et confiait cette anecdote éloquente sur le prestidigitateur mutique. «Nous mangions une Bratwurst dans le fameux Sternen Grill, à Zurich. Robert l’a photographiée alors qu’un musulman barbu passait à l’arrière-plan. Un vrai instantané, Robert Frank!» Toute la dégaine d’un magicien.

L’artiste qui se voulait invisible avait aussi beaucoup filmé, se détournant de la photo dès 1959. Lui qui refusait de documenter le réel dans une capture frontale s’est intéressé à de multiples expressions expérimentales, de la Nouvelle Vague au Nouveau Roman. Le film «Pull My Daisy» reste un étendard de la Beat Generation, comme d’autres projets expérimentaux. Les «freaks» ne s’étonneront pas de le voir signer «Cocksucker Blues» sur les Rolling Stones. Dans les années 70, il revient néanmoins à la photographie par le biais du photomontage et de l’autofiction, tout en fantasmant sur le cinéma. Ainsi de «Candy Mountain» en 1987, où apparaissent en ami Joe Strummer des Clash, Bulle Ogier ou Tom Waits. Définitivement venu d’ailleurs et de nulle part, Robert Frank est reparti sur la route.

Créé: 10.09.2019, 20h56

«Les Américains» fait date depuis 1958

Éternel «work in process» que «Les Américains». Quand Robert Frank le réalise, le Zurichois, alors basé aux États-Unis depuis 1947, s’est lassé de ses jobs dans la mode pour «Vogue» ou «Harper’s Bazaar». À presque 30 ans, il largue sa bulle dorée, part sur la route à la poursuite du rêve beatnik. En 1955 et 56, il va cueillir quelque 28 000 clichés. Et la légende commence. Car dès le départ, cette masse d’images qu’il va réduire à 83 photos, se voit classée à l’instinct. Aucune chronologie dans l’archivage selon Frank, qui, à la manière des poèmes d’Allen Ginsberg ou des carnets de Jack Kerouac, trie avec un flair sauvage, sans souci de chronologie ou de géographie. Les éditeurs résistent au concept, sauf le Français Robert Delpire, «un œil» visionnaire en la matière, maniaque de la qualité qui travaille étroitement avec une imprimerie du Mont-sur-Lausanne et son maître Jean Genoud. Cette première édition, écoulée à 600 exemplaires à peine, comporte des textes de Simone de Beauvoir, John Dos Passos, Henry Miller. L’année suivante, Grove Press le traduit, sans les textes, avec une introduction de Kerouac.

L’ami beatnik célèbre «le poète tragique de ce monde». Les critiques tombent, décriant l’incohérence du reporter, sa manie du «gros-grain» et, surtout, une vision déglinguée de l’Amérique qui dérange. D’autres éditions suivront pourtant, le livre devenant culte. Dès 2008, Robert Frank vend les droits à la maison allemande Steidl, supervise une édition qu’il dit définitive. L’acquéreur demande aussi à Robert Delpire, et par voie juridique, de cesser d’exploiter «Les Américains». Coulé pour l’éternité, ce monument? L’an dernier, une «nouvelle» mouture sort pour le 60e anniversaire. Au toucher, hormis de très légers recadrages, une traduction plus «rock’n’roll» de la préface de Jack Kerouac par Brice Matthieussent, l’orfèvre linguiste fétiche de Jim Harrison, l’essentiel, ces 83 extraits de «groove humaniste», reste conforme à l’original.


Photo de la couverture des «Américains», réédité l’an passé sous la supervision de Robert Frank. Le photographe avait rapproché cette version de l’américaine. PHOTO: ROBERT FRANK/EDITIONS ROBERT DELPIRE/DR

En dates

1924
Naît à Zurich, apprentissage de photographie.
1947
S’installe aux États-Unis.
1954
Épouse Mary, deux enfants.
1955-56
Grâce à une bourse de la Fondation Guggenheim, voyage dans les États-Unis en famille.
1958
Première édition de «Les Américains» chez Robert Delpire.
1959
«The Americans» fait scandale aux États-Unis; délaisse la photo pour le cinéma avec «Pull My Daisy».
1962
Expose au Musée d’art moderne de New York.
1969
Divorce et s’installe en Nouvelle-Écosse avec sa nouvelle compagne, l’artiste June Leaf.
1972
Photomontages de négatifs grattés et Polaroid griffonnés, matière à autofiction inachevée.
2009
Grand Prix Design de la Confédération.
2012
Distinction de la Fondation Reinhardt von Graffenried, Swiss Award Lifetime Achievement.
2018
Hommage des Rencontres de photographie à Arles.

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