Le roman de tous les Romands

LausanneAvec le livre «Le Romand - Un café de légende», Michel Rime plonge dans le passé et les entrailles d’un établissement lausannois emblématique. Fumets...

Le comptoir du Café Romand avec sa patronne (de 1972 à 2011) Christiane Péclat et la fameuse serveuse Baba (avec le plateau), maîtresse femme à laquelle personne ne songeait même à résister.

Le comptoir du Café Romand avec sa patronne (de 1972 à 2011) Christiane Péclat et la fameuse serveuse Baba (avec le plateau), maîtresse femme à laquelle personne ne songeait même à résister. Image: URS

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On ressent un mélange de joie et de tristesse à lire l’ouvrage que consacre notre ancien confrère Michel Rime au Café Romand, lieu de boissons, de rencontres et de mangeaille semble juste bien connu à Lausanne, en terres vaudoises et au-delà. Joie, car chaque client, régulier ou visiteur d’un soir, peu importe l’époque de sa fréquentation, y retrouvera cette atmosphère inimitable composée de relents de fromage, de fumigènes tabagiques et d’éclats de voix, souvent le fait de serveuses truculentes. Tristesse, car à se replonger dans l’histoire de ce lieu tumultueux, force est de constater que son âge d’or est désormais révolu, tout comme la société qui l’a encadré.

Il y aurait des questions à se poser sur l’évanouissement d’un certain esprit vaudois, mais Jacques Chessex, habitué dionysiaque du Romand, l’a déjà préfiguré dans son fameux ouvrage «Le Portrait des Vaudois»... de 1969. Tel n’est pas le propos de Michel Rime, qui abonde pourtant sur la disparition de «la société trois décis». Car le Café Romand, ouvert en 1951 par Louis Péclat (photo ci-dessous) dans le tout neuf bâtiment de la Pax, au 2, place Saint-François, ne représentait pas qu’un art de vivre, mais aussi un art de travailler.

Combien d’avocats, de notaires ou de négociants n’ont-ils organisé des réunions informelles mais tout à fait sérieuses entre ses murs? Le gérant de fortune François Cornamusaz, vétéran du bistrot depuis 1956 (!) se souvient ainsi avoir reçu un client dans son bureau de la direction de l’UBS qui, après avoir jaugé la vue sur le lac, s’exclama: «C’est pas mal, mais allons au Romand!» Autre temps, autres mœurs, il devient de plus en plus rare de voir ces messieurs distingués rejoindre leur banque ou leur étude avec une alcoolémie que la morale réprouve.

Sous ses boiseries ou sous la peinture du vigneron d’Henri-Vincent Gillard se côtoyaient notables et ouvriers, étudiants et saltimbanques. Peu d’établissements de Suisse romande offraient au client idéalement assoiffé un tel précipité de la société auquel il faut encore ajouter les visiteurs de passage, parfois prestigieux, puisque le Palace tout proche devait y envoyer ses hôtes en demande d’un restaurant typique de la région. Le soussigné se souvient par exemple avoir bu une bière à une table du chanteur Joe Cocker, en concert le lendemain à Paléo.

Du papet et du cochon

Peut-être fallait-il un «étranger» – Michel Rime a fait migrer ses racines fribourgeoises à Genève – pour documenter sans parti pris mais avec beaucoup de minutie et de malice la vie de ce temple du vin d’un genre particulier, à mi-chemin de la pinte et de la brasserie. L’auteur ne trahit ses origines qu’une seule fois, en précisant que le papet s’y mange «sans crème»! Mais la plupart de ses pages transpirent un accent vaudois bien trempé, couche de gras à faire rougir un cochon comprise. Mais attention, malgré ses flots continus de blanc, le Romand a toujours été une maison respectable, sans personne pour y pisser ou y vomir dans les coins et aux rixes proscrites par une Christiane Péclat en patronne aussi ferme que discrètement maternelle.

Outre une très belle iconographie, l’ouvrage multiplie les anecdotes, les témoignages ou les envolées poétiques de ses habitués et revient sur les propositions culturelles que la salle du Romand abritait de manière sporadique. Concerts classiques compressés et fomentés par Jean-Marc Grob, défilés de mode à la limite de l’incongru et même soirées littéraires imposées dans le brouhaha. L’occasion pour Jacques Chessex (en photo ci-dessus) de briller par sa morgue quand, débarquant inopinément dans l’une de ces séances, il en repartit aussitôt, non sans avoir asséné: «Un café devient littéraire lorsque j’y entre. Il ne l’est plus lorsque j’en sors!»

Le passé au tonneau

Mais Michel Rime revient aussi sur les fondements du Café Romand, notamment sur la famille Péclat, inséparable du lieu durant soixante ans. Issu de cette tribu dont les représentants s’illustrent dans de nombreux troquets de la place lausannoise, Louis Péclat, élève de l’abbé Bovet et membre d’innombrables sociétés, inaugure le Romand en 1951 dans un bâtiment tout neuf qu’il a pu aménager selon sa volonté et sa devise, «Les bons crus au tonneau».

Le fait est mal connu mais, jusqu’au début des années 1980, le Romand profite d’une cave où tonneaux et cuves permettent non seulement d’élever le vin à demeure, mais aussi de le pomper depuis la cave jusqu’au comptoir, ascension de quelque 13 mètres du divin breuvage. Le procédé Aspir, de la maison genevoise Panizza, réalise ce petit miracle. Ce souci de la qualité du vin est célébré par le notaire Frédéric Zahnd en introduction au Livre d’or (en photo ci-dessous)de l’établissement, ouvert en 1952 mais déjà refermé en 1956. Le Café a probablement vu sa clientèle se lustrer à partir des années 1960, alors que fermait le plus huppé Central, où le général Guisan venait jouer aux cartes en civil.

Louis Péclat remet son établissement à sa fille Christiane en 1972 et, pour la plupart de ceux qui se souviennent encore de temps aussi reculés, la deuxième patronne reste indissociable de ce lieu sans âge, qui fait souvent plus vieux que son certificat de naissance mais que des générations d’étudiants n’ont cessé de rajeunir. Désormais géré par les époux Suter, le Romand se cherche un nouveau destin en accord à un siècle neuf.

Créé: 14.12.2019, 10h49

Le livre

«Le Romand - Un café de légende»
Michel Rime
Ed. Favre/24heures, 168 p.

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