«Roubaix, une lumière»

3 trucs à savoir surArnaud Desplechin revient dans sa ville natale pour un film noir hanté par deux monstresses et un justicier.

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Roubaix, le creuset du style Desplechin

Le Nord engendrerait des cinéastes atypiques, cinglés par la pluie humide, la gravité introspective et la morosité économique. Dans les veines de ces auteurs coulerait l’acre poésie du désespoir, des noirceurs émotionnelles comme le charbon des terrils et les fumerolles des usines de briques, des hilarités saugrenues aussi. De Bruno Dumont, Lucas Belvaux à Dany Boon, leur cinéma se colore d’une grisaille atmosphérique aux nuances infinies. Natif de Roubaix, Arnaud Desplechin a construit sa Nouvelle vague cinématographique à Paris, dans les années 90. Révélé avec «La vie des morts», puis «Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle)», à bientôt 60 ans, il est, à l’occasion, revenu sur ses terres. «J’ai besoin de ce territoire où je suis né pour pouvoir inventer des histoires», expliquait-il. Pour «Roubaix, une lumière», le scénariste est parti d’un fait divers crapuleux. Quand en 2002, dans la courée d’un quartier ouvrier désaffecté, Annie et Stéphanie frappaient, étranglaient et achevaient leur voisine Micheline, 73 ans. Leur butin: un téléviseur, trois boîtes de nourriture pour chien, deux bougies et une bouteille d’assouplissant. Un film noir inscrit dans les pavés d’une ville sinistrée au tissu urbain pourri.

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Trois comédiens en état de grâce

Depuis ses premiers films où pointait une boîte crânienne très shakespearienne, Arnaud Desplechin traîne une forte réputation de cinéaste cérébral. Mais il pose aussi en créateur fusionnel avec ses acteurs, au point d’avoir généré jadis une «bande à Desplechin», voir une «génération Desplechin». Les observateurs l’ont crédité de plusieurs alter ego successifs, Emmanuel Salinger ou Mathieu Amalric. Tous ces indices mènent à une évidence: c’est un formidable directeur d’acteurs. La preuve encore dans «Roubaix, une lumière». En commissaire lucide dans les trous noirs du quotidien le plus sordide, Roschdy Zem impose sa stature de justicier intègre avec une humanité chevillée au corps. Face à ce bloc de sagesse, deux sauvageonnes du cinéma français. Sara Forestier s’est sculpté une gueule d’ange cassé, paumée toxico, fragile et surtout aveuglée par l’amour jusqu’à perdre toute notion de la réalité. Léa Seydoux, dans un registre tout aussi amoché de mère célibataire pas moins droguée d’adversité, lui oppose à peine plus de maturité. Alors que ces métamorphoses d’actrice pourraient virer au cliché, leurs performances subjuguent par leur authenticité. De quoi convoquer le souvenir d’autres comédiennes en état de grâce face au fléau de la balance du destin, Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert dans «La cérémonie», de Claude Chabrol. Pas moins.

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Un metteur en scène qui observe en indic

Une voix off introduit «Roubaix, une lumière» avec des statistiques de zones de guerre dévastées. Longtemps dans le gros grain brun bouseux de l’image, seules brilleront les pauvres loupiotes de fête foraine désertée, d’ampoules falotes. Puis la narration prend des élégances sépia qui défient le misérabilisme ambiant. «Roubaix, c’est le paradis perdu», plaide Desplechin. Ainsi du commissaire Daoud qui rêve de chevauchée sauvage sur les champs de course, tel un prince oriental qui foulerait enfin son royaume. Comme pour démentir la gangrène d’une société condamnée par des tumeurs fatales, ces échappées belles crèvent alors l’écran de leur beauté onirique.


Film noir
(Fr., 117’)
Cote: ***

Créé: 21.08.2019, 09h33

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