Passer au contenu principal

Sage ou sexy, Alice effeuille ses merveilles

Depuis 1862, la muse de Lewis Carroll provoque. De quoi remonter le temps en images à Saint-Maurice.

La Souris de la mare aux larmes, A.E. Jackson.
La Souris de la mare aux larmes, A.E. Jackson.
La Chenille fumeuse de narghilé, Benjamin Lacombe, Editions Soleil, 2015.
La Chenille fumeuse de narghilé, Benjamin Lacombe, Editions Soleil, 2015.
Thé psychédélique, par José Roosevelt.
Thé psychédélique, par José Roosevelt.
1 / 14

Après avoir abrité des nids de Palombie pour plus de 12 000 fans du Marsupilami, le château de Saint-Maurice se transforme en terrier de Chapelier Fou et autre Chat du Cheshire. L’exposition bat les cartes d’une partie qui dure depuis 1862, quand le professeur Lewis Carroll raconte, au bord de la rivière Isis, une drôle d’histoire à sa petite voisine Alice Liddell, fille du doyen du collège d’Oxford. Alice au pays des merveilles , puis De l’autre côté du miroir , entament alors un règne ininterrompu sur l’imaginaire des peintres, illustrateurs, bédéastes et autre cinéastes. Avec un humour British, Philippe Duvanel, conservateur du lieu, invite encore à un five o’clock psychédélique où des films sont projetés au fond de tasses de thé. Plus loin, entre miroirs déformants et valets de cœur géants se joue une partie de croquet avec des flamants roses pour canne.

Au-delà de ces salles au bricolage inspiré, cette diablesse d’Alice guide «vers l’inconscient, le conscient sous-marin, le cerveau saurien, celui qui ne sait rien», selon la formule de l’artiste lausannois d’origine brésilienne José Roosevelt. L’héroïne autorise tous les fantasmes de par son code génétique. N’est-elle pas née dans le cerveau d’un poète féru de logique, d’un photographe cartésien au style dévergondé par les jeux langagiers, d’un pasteur à la sexualité réprimée mais à la fascination avouée pour les fillettes nues? Ce bagage paradoxal que lui transmet Lewis Carroll dote à l’évidence cette adulte avant l’heure d’une capacité à inspirer de solides marqueurs générationnels. Ainsi, la petite, 7 ans dans la version originale, acquiert une immédiate maturité de par ses portraitistes. Dès 1907, Arthur Rackham lui prête une dizaine d’années. «Alice devient ce que vous en faites, note l’expert Robert Phillips, mais j’avoue aussi que personne ne sait exactement quoi en faire.» Comme le juge doctement le Chapelier Fou: «Ici, impossible d’en apprendre moins.»

L’invention d’Alice coïncide aussi avec la publication de Sigmund Freud L’interprétation des rêves. De là, elle ne cesse d’exciter les psychanalystes par son potentiel de rêves érotiques ou de cauchemars existentiels. Lauren Millikan, qui lui voue un site passionnant, note qu’«Alice invite à passer sur un divan». Mais la patiente résiste. Les politologues lisent l’œuvre en y voyant une satire de la monarchie victorienne et de sa bourgeoisie hypocrite. Les universitaires y décèlent les prémices du mouvement surréaliste. En 1967, Jefferson Airplane lui écrit un hymne, White Rabbit, les fumeurs de pétards baptisent le LSD «Alice». La voilà égérie de la culture pop, intronisée par Dalí.

Le Lièvre de Mars a sans doute tué le temps dans Alice au pays des merveilles, mais les années septante voient le conte récupéré par les féministes. Virginia Woolf en eut l’intuition dès 1939: Alice se rebelle contre l’institution machiste, fuit les choix cornéliens proposés de l’autre côté du miroir. Où, faut-il remarquer, n’habitent que trois femmes, une reine émasculatrice, la Duchesse non moins violente et une cuisinière qui œuvre dans une atmosphère où mijotent angoisses et tensions sexuelles. De quoi gloser.

En phase avec une fin de XXe siècle qui recycle à l’envi, les contemporains s’approprient le bestiaire. Alice, docile, s’acclimate aux ruminations du village global terrestre. Au hasard d’une septantaine d’illustrateurs dans la caverne de Saint-Maurice, voir ainsi le facétieux Gotlib, l’épuré Mattotti, le grimaçant Steadman.

Libre de droits depuis 1907, l’aventurière, brune, rousse ou blonde, peut poser désormais en icône sur les carnets Moleskine, les emballages de biscuiterie et autres produits d’appel. Cet usage commercial prend une ampleur énorme au cinéma en 2010, quand le réalisateur Tim Burton relance le culte à Hollywood en 3D boursouflée. Dans la pauvreté créatrice des temps, l’incarnation n’aura jamais eu autant de «British nonsense».

----------

Saint-Maurice jusqu’au 12 nov, ma-sa 13 h 30 à 18 h (et lu de Pâques), di 11 h-17 h. www.chateau-stmaurice.ch

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.