«Sam Stourdzé endosse un vrai rôle de producteur»

ImagesLe boss des Rencontres photographiques d’Arles invite le Genevois Christian Lutz aux 50es. Entretien bifocal.

L’artiste Christian Lutz et l’administrateur Sam Stourdzé, main dans la main sur le toit de Genève, à moins d’un mois des Rencontres d’Arles.

L’artiste Christian Lutz et l’administrateur Sam Stourdzé, main dans la main sur le toit de Genève, à moins d’un mois des Rencontres d’Arles. Image: LAURENT GUIRAUD

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L’un choisit, l’autre déclenche. Leurs fonctions complémentaires dans l'univers de la photo ont façonné une complicité qui flirte avec l’amitié depuis que Sam Stourdzé, alors directeur du Musée de l’Élysée, expose en 2013 la trilogie de Christian Lutz consacrée aux visages du pouvoir. Nommé à la tête des Rencontres d’Arles l’année suivante, le premier exhibe cet été la nouvelle création du second, à l’occasion du cinquantenaire du festival. On attrape les deux larrons, 46 ans chacun, sur le toit du Théâtre Saint-Gervais, où le photographe a son studio.

Le festival d’Arles était-il l’aboutissement logique de votre jeune parcours?

Sam Stourdzé: Il n’y a en tout cas pas jamais eu de plan de carrière. J’ai été pendant une douzaine d’années commissaire d’exposition indépendant, et très content de mon sort. De même, la direction du Musée de l’Élysée m’a procuré une grande joie. Je serais volontiers resté quelques années de plus sur les bords du Léman. Peu de propositions m’auraient fait quitter Lausanne, mais les Rencontres d’Arles, ça ne se refuse pas! C’est quand même le plus grand festival de photographie au monde. Et depuis que j’y suis, j’y prends beaucoup de plaisir.

Jouez-vous de l’obturateur?

S.S.: Non, je ne sais pas prendre une photo. L’avantage du smartphone, comme de Kodak il y a un siècle, c’est qu’il fait beaucoup de choses pour vous. Mais même avec lui, ce n’est pas glorieux. J’appartiens à une génération née après la création des grandes institutions pour la photo – Arles fête ses 50 ans cette année. Les premiers responsables de ces institutions ont été des photographes. Peu à peu, les artistes ont cédé la place à des professionnels de la culture. Il ne viendrait plus à l’idée de personne de demander à un directeur de Musée des beaux-arts s’il est peintre…

Sam Stourdzé à la tête des Rencontres, ça change quoi?

Christian Lutz: Sam suit mon travail depuis une dizaine d’années. C’est donc pour moi la possibilité de montrer des choses régulièrement à un interlocuteur privilégié. Il endosse un vrai rôle de producteur auprès des nombreux photographes, suisses et internationaux, qu’il accompagne dans la durée.

S.S.: Des fondamentaux persistent au sein de cette structure un peu décalée: une institution, mais dotée d’un esprit profondément anti-institutionnel. Ses lieux d’exposition éclatés obligent à travailler au plus proche des artistes. Ce terrain de jeu exceptionnel, je lui accorde une importance majeure. Le temps d’une saison, on investit la ville entière – 20 lieux différents, 25 000 m2 de surfaces. Cette nécessité de construire un projet spécifique avec chaque photographe, de dépasser les limites, de sortir du cadre, d’inventer les scénographies ainsi que les manières de raconter un récit, tout cela me stimule follement.

Votre arrivée a boosté la fréquentation du festival…

S.S.: Notre liberté créative, nous la devons largement au public, qui répond en masse. En 4 ans, on a assisté à une progression phénoménale de 70%. On arrive à transformer une ville de 55 000 habitants en capitale mondiale de la photographie sur trois mois. Le public qui paie son billet d’entrée est aujourd’hui le plus grand contributeur au budget d’Arles.

Votre lien étroit avec le cinéma fait-il de vous un adepte du dialogue entre les arts?

S.S.: Oui, entre toutes les formes d’images, y compris l’art contemporain. Dans l’ouverture cultivée ces dernières années, l’idée du décloisonnement maximal de la photographie est l’un de nos principaux axes. Là aussi, il s’agit surtout de coller à ce que sont et font les artistes aujourd’hui. Il y a 20 ou 30 ans, défendre l’intégrité de la photo était un acte militant. En 2019, ce combat est derrière: les créateurs se mettent en résidence dans un théâtre, comme Christian, la transdisciplinarité se développe.

Christian, continuez-vous, avec le diptyque «Eldorado», à traquer les cercles du pouvoir?

C.L.: Ce travail se penche sur les jeux d’argent, à travers deux séries réalisées successivement à Las Vegas («Insert Coins») et à Macao («The Pearl River»), dont l’envergure économique est nettement supérieure. Toutes deux communiqueront au sein d’une même halle, sous le titre générique d’«Eldorado». La scénographie de Pablo Lavalley permet astucieusement le dialogue tout en maintenant les deux projets distincts.

S.S.: Le projet de Christian résonnera d’autant mieux cette année que la ville est en train de réfléchir à l’implantation sur son territoire d’un casino. Ce qui, dans la configuration d’un développement culturel tous azimuts, n’est pas sans soulever toutes sortes de débats.

Qu’est-ce qui vous a motivé à sélectionner ce travail de Lutz?

S.S.: Arles est ce lieu qui peut, dans une carrière, agir comme une bascule. C’est à double tranchant. La visibilité est telle qu’on peut rater son coup devant le monde entier, ou, au contraire, l’impressionner. Toutes les œuvres ne sont pas adaptées à cette vitrine. J’attendais un projet suffisamment ambitieux pour passer la rampe. Celui-ci m’a paru particulièrement pertinent. Et il montre qu’après la trilogie, qui a été un marqueur dans sa carrière, Christian est passé à autre chose.

Vous êtes-vous préparé?

C.L.: Je ne fais quasi rien d’autre depuis six mois, précisément pour ne pas rater ce Cannes du photographe. Je veux que les gens vivent quelque chose de spécial. La photo ne suffit pas toujours à absorber l’attention des visiteurs. C’est pourquoi que je m’entoure souvent de gens issus des arts vivants, qui, eux, savent capter la concentration du public. Je recherche un équilibre entre la liberté que ménagent les arts visuels et l’engagement que demandent les arts vivants.

S.S.: La génération de Christian pense la forme de la restitution. Il y a peu, faire de la photo était une fin en soi. Maintenant, des artistes s’entourent, envisagent leur projet comme un événement global, avec livre et exposition comme deux expériences immersives distinctes.

Si vous deviez vous inscrire dans un courant passé?

Je suis clairement issu de l’école humaniste. Je reste très près des gens, dans une implication sociale et politique. Cela dit, je trouve de plus en plus une force révolutionnaire dans la poésie…


Rencontres de la photographie d’Arles Du 1er juil. au 22 sept. 2019, www.rencontres-arles.com. Christian Lutz vernit la publication de «The Pearl River» ma 18 juin dès 18 h au 2e étage du Théâtre Saint-Gervais à Genève (24 heures)

Créé: 12.06.2019, 09h50

Un cliché du cycle «Insert Coins», réalisé à Las Vegas.
(Image: CHRISTIAN LUTZ)

Un cliché du cycle «Insert Coins», réalisé à Las Vegas.
(Image: CHRISTIAN LUTZ)

Lutz en dates

Mai 1973 Naît à Genève.
Années 90 Se forme à l’École supérieure des arts et de l’image, dite «le 75», à Bruxelles.
2007 Rejoint l’agence VU.
2003-2012 Réalise une trilogie sur le thème du pouvoir – politique («Protokoll»), économique («Tropical Gift») et religieux («In Jesus’ Name»).
2008 Reçoit le Prix suisse de la photographie, suivi du Grand Prix international du festival Images Vevey en 2009 et du Swiss Press Photo Award en 2011.
2013 Expose sa trilogie au Musée de l’Élysée.
2017 Cofonde l’agence MAPS.

Lutz en dates

Mai 1973 Naît à Genève.
Années 90 Se forme à l’École supérieure des arts et de l’image, dite «le 75», à Bruxelles.
2007 Rejoint l’agence VU.
2003-2012 Réalise une trilogie sur le thème du pouvoir – politique («Protokoll»), économique («Tropical Gift») et religieux («In Jesus’ Name»).
2008 Reçoit le Prix suisse de la photographie, suivi du Grand Prix international du festival Images Vevey en 2009 et du Swiss Press Photo Award en 2011.
2013 Expose sa trilogie au Musée de l’Élysée.
2017 Cofonde l’agence MAPS.

Stourdzé en dates

Février 1973 Naît à Paris
Années 90 Après des études d’histoire de l’art à la Sorbonne, séjourne aux États-Unis, où il découvre la photographie.
Dès 1993 Monte des expositions en indépendant.
2005 Organise l’exposition «Charlie Chaplin et les images».
2007-2008 Pensionnaire à la Villa Médicis, en cinéma.
2009 Organise l’expo «Fellini, la grande parade». 2010-2014 Dirige le Musée de l’Élysée, à Lausanne. Depuis 2014 Dirige les Rencontres d’Arles.

Stourdzé en dates

Février 1973 Naît à Paris
Années 90 Après des études d’histoire de l’art à la Sorbonne, séjourne aux États-Unis, où il découvre la photographie.
Dès 1993 Monte des expositions en indépendant.
2005 Organise l’exposition «Charlie Chaplin et les images».
2007-2008 Pensionnaire à la Villa Médicis, en cinéma.
2009 Organise l’expo «Fellini, la grande parade». 2010-2014 Dirige le Musée de l’Élysée, à Lausanne. Depuis 2014 Dirige les Rencontres d’Arles.

Les autres Romands à Arles

À Arles, la cinéaste genevoise Daphné Bengoa expose en duo avec le photographe vaudois Léo Fabrizio. Ensemble, ils se sont passionnés pour Fernand Pouillon (1912-1986), un architecte connu en Provence pour avoir refait le port de Marseille. Le binôme réalise l’inventaire exhaustif du vaste patrimoine bâti de Fernand Pouillon en Algérie, notamment sur la côte méditerranéenne. Son approche est double: historique, autour d’une Cité de France, complexe de 50'000 habitants à Alger, visant l’amélioration des conditions de vie; et contemporaine, en ce que l’investigation établit par contraste un état du monde d’aujourd’hui. «Comme Christian Lutz, ces artistes s’assignent un sujet comme le feraient des chercheurs, commente Sam Stourdzé. On peut tous trois les considérer comme des tenants des nouvelles approches du documentaire. Ce qu’ils ont en commun avec les humanistes, c’est que leurs photos sont politiques dans leur engagement. Elles témoignent en prenant position, de façon plus poétique que militante.»

À Arles, la poésie se niche aussi au cœur d’«Humanité végétale, jardin déployé», exposition de Mario Del Curto, photographe bien connu des Vaudois, aussi pour son activité de programmation artistique à la Ferme des Tilleuls de Renens. Après avoir pratiqué la photographie de théâtre – à Vidy notamment – et s’être plongé dans le monde des créateurs d’art brut, ce chasseur d’images aux techniques douces se passionne depuis des années pour l’univers botanique. Un travail au long cours qui lui a déjà permis de poser quelques jalons comme l’expo «Graines pour le futur», en 2017 au Jardin botanique de Lausanne, qui annonçait la parution de l’ouvrage «Graines du monde» chez Actes Sud, exploration du monde des semences qui passait par l’Institut Vavilov de Saint-Pétersbourg, l’une des plus anciennes «banques» végétales. Le travail de Mario Del Curto ne cesse de fleurir comme le montre le nouveau chapitre de ses aventures.

Sa plus récente exposition, idéalement sise dans le nouveau lieu du Jardin à Arles, elle aussi suivie par une publication chez Actes Sud prévue en septembre, témoigne du dialogue entre l’humain et le végétal à travers toutes les formes imaginables. De la forêt de pommiers originels du Kazakhstan aux jardins urbains de mégalopoles, en passant par le parc des Monstres de Bomarzo, le photographe documente un territoire à la croisée de la nature et de l’artefact.

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À Arles, la poésie se niche aussi au cœur d’«Humanité végétale, jardin déployé», exposition de Mario Del Curto, photographe bien connu des Vaudois, aussi pour son activité de programmation artistique à la Ferme des Tilleuls de Renens. Après avoir pratiqué la photographie de théâtre – à Vidy notamment – et s’être plongé dans le monde des créateurs d’art brut, ce chasseur d’images aux techniques douces se passionne depuis des années pour l’univers botanique. Un travail au long cours qui lui a déjà permis de poser quelques jalons comme l’expo «Graines pour le futur», en 2017 au Jardin botanique de Lausanne, qui annonçait la parution de l’ouvrage «Graines du monde» chez Actes Sud, exploration du monde des semences qui passait par l’Institut Vavilov de Saint-Pétersbourg, l’une des plus anciennes «banques» végétales. Le travail de Mario Del Curto ne cesse de fleurir comme le montre le nouveau chapitre de ses aventures.

Sa plus récente exposition, idéalement sise dans le nouveau lieu du Jardin à Arles, elle aussi suivie par une publication chez Actes Sud prévue en septembre, témoigne du dialogue entre l’humain et le végétal à travers toutes les formes imaginables. De la forêt de pommiers originels du Kazakhstan aux jardins urbains de mégalopoles, en passant par le parc des Monstres de Bomarzo, le photographe documente un territoire à la croisée de la nature et de l’artefact.

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