Samuel Schellenberg, la plume au service de l’art

PortraitLe journaliste du «Courrier» se verra remettre lundi le Prix Meret Oppenheim, décerné chaque année par l’Office fédéral de la culture. Visite à un confrère tant modeste qu’engagé.

Samuel Schellenberg expose son parcours dans les locaux du «Courrier», journal où il officie depuis 2004.

Samuel Schellenberg expose son parcours dans les locaux du «Courrier», journal où il officie depuis 2004. Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

La situation a quelque chose de l’arroseur arrosé. Lorsqu’il nous accueille à la rédaction du «Courrier», Samuel Schellenberg avoue éprouver un brin d’inconfort à devoir se raconter alors qu’il a pour métier d’accoucher la parole des autres. Il le concède d’emblée: «Ça me fait tout bizarre de me retrouver de l’autre côté du bloc-notes.» Reconnaissons que c’est également cocasse pour la journaliste en visite, qu’il convie dans la petite cuisine du journal. Le frigidaire vient de déclarer forfait. Le café restera donc noir, mais la palette des passions et des savoirs de celui qui dirige depuis neuf ans la rubrique culturelle du seul quotidien indépendant de l’arc lémanique s’avérera suffisamment ample pour nourrir une riche discussion.

Lundi, Samuel Schellenberg se rendra à Bâle pour recevoir le prestigieux Grand Prix suisse d’art/Prix Meret Oppenheim. Doté de 40'000 francs et non soumis à candidature, il est remis annuellement par l’Office fédéral de la culture (OFC) depuis 2001 pour distinguer «des œuvres d’une grande portée culturelle exerçant une influence durable sur notre perception et sur le débat autour de l’art et de l’architecture». La Commission fédérale d’art de l’OFC déclare avoir voulu récompenser le critique pour son travail «sans concession», empreint d’un «regard lucide» et «toujours bienveillant» et parce qu’il «s’est affirmé comme une figure engagée du journalisme culturel».

Modeste soigné à coups d’humour

On sent que la discrétion de cet authentique modeste – il se soigne à grands coups d’humour – se trouve un peu endolorie par la pluie d’éloges. «J’ai mis un moment à me sentir à l’aise, sourit-il. J’étais fier, bien sûr, mais plusieurs de mes confrères auraient sûrement davantage mérité cette distinction que moi.» Samuel Schellenberg considère de toute façon que le prix honore aussi ses cinq collègues de la rubrique culturelle, défenseurs d’une pratique journalistique autonome et pertinente.

Né en 1971 à Zurich, il passe une «belle enfance» sur les hauts de Lausanne, ville où il réside toujours, «dans une maison toute chou» que la neige recouvre l’hiver. Son père est architecte, sa mère, d’origine argentine, a une double formation d’interprète et de peintre. Benjamin de trois frères, il dit avoir bénéficié des avantages du fils unique sans les inconvénients. «Comme le premier a treize ans de plus que moi et le deuxième neuf, un de mes copains considérait que j’avais deux papas!»

Les Schellenberg vont volontiers au musée en famille, mais celui qu’on appelle Sami situe sa première véritable rencontre avec l’art contemporain dans les Alpes. «J’avais 14 ans, on était parti en randonnée avec les parents d’un camarade de classe, avec l’idée de marcher depuis Saint-Gingolph jusqu’à la mer. Durant la balade, le père de cet ami a évoqué Joseph Beuys et son accident d’avion en Crimée, auquel il n’aurait survécu que grâce aux soins prodigués par les Tatars qui l’auraient enduit de graisse et roulé dans le feutre. À l’époque, j’avais trouvé ça fascinant.»

Samuel fait ses lettres à l’Université de Lausanne, option histoire de l’art. Il séjourne ensuite un semestre à Buenos Aires, où la sculptrice Magda Franck, amie et professeure de dessin de sa mère, lui demande de diriger son musée. «Enfin, c’est un bien grand mot, elle avait surtout besoin d’une présence et ne voulait absolument rien que je touche!» Au pays du tango, une élection présidentielle se prépare. Samuel Schellenberg se plonge avec délices dans la presse. «Je rêvais de journalisme mais j’avais le sentiment que je n’étais pas à la hauteur. J’avais une image sacrée de ce métier.»

De retour en terres romandes, il se lance. «Je me suis dit: «essaie!» J’ai rédigé à blanc les articles que j’aurais voulu écrire sur le scrutin argentin et je les ai montrés à divers médias. J’ai commencé à faire des piges.» C’est au magazine de la section suisse d’Amnesty International qu’il effectue son stage de journaliste, avant d’intégrer la rédaction du «Courrier» en 2004 pour couvrir le domaine des arts visuels.

S’adresser au plus grand nombre

Et vers quelles formes d’art précisément le porte son goût? «J’aime pouvoir m’intéresser à une multitude de choses, les biennales ou la Documenta de Kassel, par exemple, me nourrissent énormément.» Samuel apprécie les propositions qu’on imagine lui ressembler: celles qui ne se dévoilent pas d’un coup, «où la réflexion s’articule en strates». Puis il prend la plume dans l’optique de transmettre son plaisir au plus grand nombre, s’adressant aux connaisseurs tout en «incorporant ceux qui pourraient avoir des réticences».

Ce fervent adepte de marches en montagne – «même seul», ajoute-t-il, bien qu’on s’en soit un peu douté – ne confesse qu’un seul regret de journaliste: aucun de ses papiers n’a jamais suscité de réelle fâcherie, même s’il y eut bien, parfois, «des silences pesants de la part d’institutions». De la somme importante qui accompagne le prix, il espère «faire quelque chose d’un peu spécial, peut-être une résidence». Surtout, il aspire à retrouver l’ombre bienheureuse de laquelle l’ont sorti les lauriers: «Je me réjouis de retomber dans un oubli total!» Les coulisses sont le paradis des timides.

(24 heures)

Créé: 07.06.2019, 19h50

Bio

1971

Naît à Zurich. Passe son enfance dans les hauts de Lausanne, en petit dernier d’une fratrie de trois.

1985

Entend parler de l’artiste conceptuel Joseph Beuys lors d’une randonnée en montagne: première rencontre avec l’art contemporain.

1998

Master en Lettres – histoire de l’art, histoire et littérature anglo-saxonne – à l’UNIL.

1999

Passe six mois en Argentine, pays de sa mère, où il «dirige» le Musée Magda Frank. Pige pour différents médias.

2001

Entame son stage de journaliste au magazine de la section suisse d’Amnesty International.

2004

Commence sa carrière de journaliste au «Courrier», à Genève, pour couvrir les arts visuels.

2008

Dirige la rubrique culturelle du même journal.

2019

Premier journaliste à recevoir le Grand Prix suisse d’art.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.