Le mage qui sculpte l’espace

CirqueSous son chapiteau planté à Vidy, Johann Le Guillerm dévoile son «Secret (temps 2)». Rencontre.

Johann Le Guillerm vient pour la troisième fois à Vidy, après «Ou ça? et Secret (temps 1)».

Johann Le Guillerm vient pour la troisième fois à Vidy, après «Ou ça? et Secret (temps 1)». Image: PHILIPPE CIBILLE

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Johann Le Guillerm est un homme de paradoxes. Le visage grave sur la piste de cirque, le regard doux en coulisses. Taciturne de prime abord, prolixe au moment de parler de son art. Scientifique dans la démarche, poète dans l’âme. Il le confie lui-même: «Je peux me déclarer oxymore.» Sous son chapiteau planté sur la pelouse de Vidy jusqu’au 1er novembre, le circassien français dévoile son Secret (temps 2), deuxième chapitre d’une fable invitant à réinventer le monde. En parallèle, ce mage aux yeux bleu vif convie le public à déambuler dans son observatoire abracadabrant, où les pommes de pin se font écrivains, où les pois chiches font rouler des machines (lire ci-contre).

«Si on avait des yeux au bout des doigts, on pourrait voir le monde d’une autre manière»

Sur la piste, Johann Le Guillerm se mue en sculpteur de l’espace. Il file la métaphore: «Le peintre ne regarde jamais l’arrière de ses toiles. Le sculpteur, lui, scrute toutes les faces de ses œuvres. En cela, je me considère comme un praticien de l’espace des points de vue.» La configuration du chapiteau de cirque l’exige, le regard du public étant concentrique donc pluriel. «Mes observations m’ont conduit à un constat très important dans l’ensemble de mon travail, à savoir que ce que je voyais cachait toujours quelque chose que je ne voyais pas.» Transformant, d’un coup de baguette magique, son écrin scénique en laboratoire vivant, cet enchanteur malicieux expérimente, triture l’espace, cherche à saisir comment s’y fixent les formes, et façonne un paysage allégorique, poétique, onirique. «Si on avait des yeux au bout des doigts, on pourrait voir le monde d’une autre manière!»

Rebelle, l’artiste s’est distancé du terme même de cirque – qu’il soit traditionnel ou contemporain – et de ses stéréotypes éculés. Après avoir participé à la création de la Volière Dromesko et cofondé le Cirque O, il en a cherché les frontières. «Je me suis plus reconnu dans la pratique circassienne. Je me suis rendu compte que je n’étais plus en accord avec sa définition. Aujourd’hui, on ne l’attribue plus à l’espace, alors qu’il est primordial.» Au sein de sa compagnie Cirque ici, créée en 1994, l’artiste déploie son vocabulaire de l’«Attraction», démarche qu’il mène depuis quinze ans. Son modus operandi? Montrer les «pratiques minoritaires non traditionnelles». Jouant avec virtuosité entre équilibre et déséquilibre, appuis et contrepoids, attraction et rejet, il montre des savoir-faire inédits, construit des véhicules imaginaires ou invente des objets qui n’existent nulle part. «Mon travail a pour vocation d’ouvrir les champs des possibles. Cet observatoire m’a mené à ouvrir des chantiers multiples, nourri de physique, de mathématiques, de géologie ou de philosophie.»

Générer de la perturbation

Sans cesse il reprend, régénère d’anciens numéros qu’il tricote avec de nouvelles trouvailles. A la performance il préfère aujourd’hui l’épure, dans cette optique de donner naissance à une émotion. Dans cet espace qu’il modèle à sa guise, l’artiste cherche à générer de la perturbation, à déstabiliser nos connaissances, nos points de repère, et à en créer de nouveaux. Il n’est pas lui-même sur la piste. «Ce que je montre en spectacle est ma face cachée.» Le paradoxe, encore. «Mais l’ambivalence se trouve peut-être dans toute chose. Dont on ne se rend pas compte car on porte un regard frontal.» Sous son chapiteau, Johann Le Guillerm nous invite donc à multiplier nos regards.


Lausanne, Théâtre de Vidy
Du di 22 oct. au me 1er nov.
Rens. 021 619 45 45
www.vidy.ch
(24 heures)

Créé: 16.10.2017, 11h47

L’observatoire d’un alchimiste autodidacte

Le pavillon du Théâtre de Vidy a pris des allures de laboratoire de savant fou où se côtoient trois installations conçues par Johann Le Guillerm dans son antre d’alchimiste autodidacte. Les Imaginographes, Les Imperceptibles, L’Observatoire laissent le soin au visiteur d’imaginer son «cirque mental». «Le spectacle se déroule dans sa tête, précise l’artiste. De là peut naître une déstabilisation et, suite à cela, une forme d’émotion.»

Les Imaginographes présentent d’étranges machines-outils que l’on scrute, touche, expérimente. Avec ce même fil rouge, toujours: changer notre perception du monde. L’expérience se poursuit avec «Les Imperceptibles». Trois sculptures mobiles, la Calasoif, le Tractochiche et la Jantabuée, avancent si lentement que leur mouvement est indécelable. Et pourtant bien tangible. Une manière de montrer l’impermanence du monde.

L’Observatoire autour du pas grand-chose, enfin, vitrine savante où s’amassent des curiosités, forme la matière d’expérimentations à venir. «Tout mon travail tourne autour de cet observatoire. J’ai voulu faire le point sur mes connaissances et croyances en me disant que, si je parvenais à comprendre le pas grand-chose, j’arriverais à saisir le plus complexe.»

Jusqu'au me 1er nov. (sauf lu 16 et 30 oct.)

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