Les corps hybrides des Urbaines

FestivalLa manifestation lausannoise dévolue à la création émergente croise toujours les pistes et les genres. Aperçus avant ouverture.

«La nouveauté consiste le plus souvent à reconfigurer de manière inédite des matériaux ou des codes existants.»

«La nouveauté consiste le plus souvent à reconfigurer de manière inédite des matériaux ou des codes existants.» Image: DR

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En 22 éditions, les Urbaines en ont vu passer des vertes et des pas mûres. Rien que de très logique puisque le festival lausannois, qui s’apprête à ouvrir un 23e chapitre ce vendredi, se focalise sur les jeunes pousses de la création que ce soit dans les domaines des arts vivants, de la performance, des arts visuels ou de la musique.

Ses deux programmateurs en chef depuis 2017, Ysaline Rochat et Samuel Antoine, travaillent activement à décloisonner les genres, à les superposer et à les croiser. Quoi de plus normal à l’heure de la «gender» fluidité et des identités non binaires, revendications que portent aussi les artistes de l’édition 2019, au total 45 créateurs ou collectifs.

Les Urbaines ne sont pas La Fête du Slip, autre événement lausannois plus directement concerné par ces questions sexuelles, mais le festival ne se veut pas moins inclusif. Cela donne des formulations parfois alambiquées comme «Nombreu.se.x.s sont également celleux qui cherchent à résister à la récupération mercantile» (dans leur éditorial). Mais au moins tout le monde s’y retrouve.

L’inclusivité ne se retrouve pas seulement dans les questions identitaires mais touche aussi aux croisements artistiques que défend la manifestation. Des lieux d’exposition accueillent des concerts, des clubs servent à présenter des performances et les artistes eux-mêmes se situent parfois sur des zones de contact entre plusieurs disciplines.

Selon les programmateurs, l’émergence de nouvelles formes s’accompagne forcément d’une tendance à l’hybridation, d’autant plus qu’ils (ielles?) repèrent une tendance actuelle à la récupération. «La nouveauté consiste le plus souvent à reconfigurer de manière inédite des matériaux ou des codes existants.» SAMO (Same Old Shit) comme le graffait Jean-Michel Basquiat sur les rames de métro new-yorkais.

Grandes et petites formes

Tout doit changer pour que rien ne change? Le public, invité à se perdre dans cette profuse armada de propositions sera seul juge face aux «partitions répétitives, sensuelles et éprouvantes» d’Ellen Furey et Malik Nashad Sharp, la «pièce sonore acousmatique» de Modulaw, la performance «volontairement ou involontairement confuse» de Ndayé Kouagoua ou encore le «répertoire de gestes dansés issu d’une partition baroque créée sous Louis XIV» de Cassie Augusta Jørgensen.

Où nous mèneront ces renouvellements forcenés des formes? Probablement dans le futur, mais, plus prosaïquement aussi, dans l’espace de la région lausannoise puisque les Urbaines ne se contentent pas de métamorphoser le paysage artistique. Elles explorent aussi à chacune de leurs éditions de nouveaux lieux. Rendez-vous cette année dans les halles nord de Beaulieu et dans la chapelle de Chavannes.

Créé: 04.12.2019, 15h51

Clara Delorme, nue dans «Albâtre»

Clara Delorme, nue dans «Albâtre»

(Photo Philippe Weissbrodt)
Il faut du courage ou une certaine dose d’inconscience pour réactiver le nu en chorégraphie, ce poncif de la création contemporaine tant il a été usé pour choquer ou chauffer le bourgeois. Clara Delorme, qui présente «Albâtre» aux Urbaines, se sort du piège avec finesse. «Je voulais travailler sur le blanc, en m’inspirant de la peinture «Carré blanc sur fond blanc» de Malevitch. L’idée était celle d’un corps blanc sur fond blanc. En ce sens, je ne voyais pas la nécessité d’un costume, je n’en avais pas besoin, je n’allais donc pas en mettre.»

Le parallèle avec la peinture du pionnier de l’abstraction ne suffit pourtant pas à comprendre l’entier de ce travail qui s’imprègne également du buto japonais par la lenteur des mouvements engagés. «Le buto évolue dans une lenteur extrême, je ne vais pas jusque-là, mais je me situe aussi dans un détachement du corps qui s’éloigne du quotidien jusqu’à l’absurde.» La vision de la chorégraphe ne s’arrête pas à cet horizon d’une blancheur tendanciellement assimilable à une disparition. Comme chacun le sait, une peau n’est jamais blanche, comme elle n’est jamais noire.

«J’ai une grande tache rouge sur un bras, une tache de naissance. J’ai donc aussi pensé à ces barquettes blanches qui servent d’emballage à la viande en supermarché. Des animaux morts sur fond blanc. Une image de la consommation.» Dans un second temps, c’est donc l’image de la chair – et non pas de la nudité – qui l’intéressait. «J’avais besoin de cette visibilité. Je joue sur des contractions des muscles du ventre qui n’auraient pas été visibles.» La symbolique du corps de la femme n’était donc pas le point de départ de la réflexion de la chorégraphe qui admet que cette pièce pourrait aussi être interprétée par un homme.

Arsenic
Vendredi 6 (0h15)
Samedi 7 déc. (minuit)

Dans la peau d’Arielle

Simon Senn dans la peau d’Arielle

«Le point de départ de ce travail vient d’un accident.» Accident heureux à en croire Simon Senn, artiste qui, en préparant un tout autre projet, s’est glissé dans la peau d’une autre en chaussant des lunettes 3D. «Pendant quelques secondes, j’ai ressenti des frissons, je me suis laissé abuser par le dispositif», se souvient celui qui travaillait à l’époque plutôt sur des projets vidéo. L’expérience a été rendue possible par l’achat – à un prix très modique: 10 livres anglaises – de la modélisation du corps d’une personne réelle, Arielle F., dûment scanné avant d’être vendu à de multiples exemplaires. Muni de capteurs sur son propre corps, Simon Senn a pu avoir l’impression, certes uniquement visuelle, qu’il se mouvait dans le corps d’un autre, en l’occurrence d’une autre.

À partir de là, l’artiste a voulu explorer plus avant cette expérience troublante. Il a par exemple retrouvé la trace de la femme qui a «donné» son corps à la science informatique et qui intervient en live, par FaceTime, dans sa performance «Fieldwork (Be Arielle F.)» encore en développement mais programmée lors de la prochaine édition de Programme Commun. Simon Senn a aussi consulté une psychologue – qui lui a conseillé de tester des habits de femme, même si l’artiste n’a jamais quitté son identité masculine – ou un avocat, admettant que la loi ne dit encore rien de précis sur cette sorte d’usage virtuel du corps d’autrui. «Les réflexions les plus avancées viennent de la pornographie qui préconise de traiter les corps virtuels de la même façon que les corps réels.»

Arsenic
vendredi 6 (22h15)
Samedi 7 (22h)
Dimanche 8 (18h45).

Infos pratiques

Lausanne et région,
Divers lieux
Du ve 6 au di 8 décembre.

Entrée libre, contremarque demandée dans certains lieux.

Rens.: 021 566 70 30.
www.urbaines.ch

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