«Vidy met artistes et public sur la touche»

Arts vivantsLe comédien Jean-Luc Borgeat dénonce la ligne artistique très contemporaine qui, à Lausanne, pousse le théâtre de texte vers les scènes alternatives.

Le comédien Jean-Luc Borgeat monte au créneau pour dire son inquiétude.

Le comédien Jean-Luc Borgeat monte au créneau pour dire son inquiétude. Image: FLORIAN CELLA

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«Après trente-cinq ans de théâtre et plus de 150 spectacles à mon actif, dont seulement une petite douzaine sur une scène institutionnelle, j’avoue avoir une interrogation, avec l’envie d’encourager une prise de conscience. A Lausanne, une véritable scission traverse la scène théâtrale. J’observe un mouvement de l’art dramatique qui se déplace vers les formes performatives, vers un genre qui devient de plus en plus un «merchandising» de prestige, ne s’adresse qu’à une élite et n’hésite pas à malmener avec violence le spectateur comme le fait, par exemple, Vincent Macaigne, et ses provocations post-soixante-huitardes.»

Les mots sont durs. Ils n’émanent pas du premier venu. Amoureux inconditionnel du théâtre, c’est l’un des comédiens vaudois les plus populaires de Suisse romande qui monte au créneau: Jean-Luc Borgeat – lauréat du Prix Théâtre 2016 décerné par la Fondation vaudoise pour la Culture, présidée par la conseillère d’Etat Anne-Catherine Lyon. En janvier dernier, le Valaisan d’origine avait tenté, en vain, de mettre le sujet à l’ordre du jour des Assises cantonales de la culture 2017. Aujourd’hui il sort du bois par voie de presse. «Nous sommes beaucoup à avoir l’impression que les propositions qui reposent encore sur le texte sont en train d’être repoussées des scènes institutionnelles vers les scènes alternatives, comme si l’on faisait table rase du passé, explique-t-il. Je sens une forme de négationnisme, comme si tout ce qui s’était réalisé en amont n’existait plus.»

Ce malaise, diffus, n’est pas nouveau. Il secoue, depuis une dizaine d’années, toute une génération d’artistes qui, dès les années 1980, avaient œuvré à l’implantation d’une scène théâtrale indépendante dans le canton et, ironie de l’histoire, au développement des formes scéniques contemporaines, face à des propositions institutionnelles jugées, à l’époque, trop classiques.

Depuis trois ans, le débat a toutefois pris de l’ampleur. Et, fait nouveau, cette affirmation d’une ligne artistique tournée vers les esthétiques contemporaines, vers des propositions pluridisciplinaires parfois très éloignées d’une certaine tradition théâtrale, déroute une partie du public. Celle, du moins, qui avait ses habitudes au Théâtre de Vidy et qui – depuis l’arrivée de Vincent Baudriller, avec sa volonté clairement affichée de reconnecter la scène au bord de l’eau aux recherches les plus actuelles en matière de création scénique – ne trouve plus nécessairement de spectacles à son goût.

«Respectons les metteurs en scène»

«Que les choses soient claires, affirme Jean-Luc Borgeat. Il ne s’agit ni de défendre, coûte que coûte, les formes classiques de la représentation théâtrale, ni d’attaquer les politiques culturelles communales ou cantonales. Ce serait antidémocratique. Mais j’ai une vraie interrogation que mon statut me permet d’amener sur la place publique et qui permettrait de ne pas laisser sur la touche un grand nombre de professionnels du théâtre, tout en répondant aux goûts d’une partie du public. Sur le fond, je ne porte aucun jugement sur la ligne artistique de Vincent Baudriller. Je réclame, par contre, que l’on respecte les metteurs en scène qui se sont retrouvés désarçonnés depuis qu’il est là. Et avant d’entrer dans le projet de rénovation de Vidy, osons parler de sa mission! Questionnons la répartition des subventions entre les différentes scènes qui composent le paysage culturel régional! Réfléchissons aux moyens financiers et aux infrastructures dévolus à Omar Porras qui, au TKM (ndlr: ex Kléber-Méleau), a l’ambition de défendre un théâtre de répertoire, avec une troupe à demeure! Osons mener la réflexion qui permettrait, par exemple, à des lieux dits «alternatifs» – je pense au Pulloff, entre autres – d’avoir l’opportunité d’offrir aux artistes du canton des moyens techniques décents afin de défendre et de diffuser un théâtre qui, quoi que l’on en pense, plaît à toute une partie des spectateurs. Il faut savoir que, sans cette petite salle, de nombreux metteurs en scène ne pourraient plus créer, à Lausanne. C’est tout de même incroyable!» Et Jean-Luc Borgeat d’enfoncer le clou: «Les directeurs de théâtre bondissent sitôt que l’on attaque, prétendument, leur liberté artistique, mais cela ne doit pas empêcher les pouvoirs publics de prendre leurs responsabilités. Car des pistes de solutions, il en existe de nombreuses.»

Explosion de l’offre

La Ville de Lausanne a promis de mener, dans un avenir indéterminé, un état des lieux fouillé du paysage scénique régional. L’engagement a été pris, par voie de presse, par le syndic Grégoire Junod et par le nouveau chef du Service de la culture, Michael Kinzer. En attendant, le milieu théâtral fourmille déjà d’idées. Car, si Jean-Luc Borgeat monte seul au front – osant, au passage, proposer de dédier l’un des quatre plateaux de Vidy à des «créateurs romands ou à des formes plus classiques» –, de nombreux metteurs en scène partagent peu ou prou ses tourments. Car, qu’ils travaillent ou non étroitement au sein d’un théâtre institutionnalisé, tous pointent la crispation du marché culturel, avec une explosion de l’offre sur l’arc lémanique, des séries de représentations toujours plus courtes et une difficulté accrue à monter des tournées.

«Je suis un metteur en scène et j’ai, avant tout, envie de pratiquer et de montrer mon travail, observe le Lausannois Darius Peyamiras. Sur le fond, il ne serait pas judicieux de modifier la ligne artistique des théâtres, mais une augmentation des moyens dévolus à la production paraît effectivement indispensable.» Pour, par exemple, permettre au TKM d’absorber un plus grand nombre de spectacles romands, en accueil ou en création. «Il est urgent de doter très rapidement ce lieu d’une salle de répétition.» Et le metteur en scène, qui vient de créer son Faust à l’Oriental-Vevey ainsi qu’à la Grange de Dorigny, d’ajouter qu’avec de meilleures ressources, les institutions pourraient ainsi accueillir un plus grand nombre de compagnies en résidence. «Un artiste n’est pugnace que s’il sait qu’il a un avenir. Il est important de lui permettre d’évoluer dans un cadre de qualité et sur le long terme, à l’instar de ce que fait Vidy avec Massimo Furlan ou Guillaume Béguin.»

A Yverdon où elle a trouvé refuge au Théâtre Benno Besson depuis que les portes des scènes lémaniques se sont fermées, Sandra Gaudin abonde dans le même sens: «On ne peut que saluer l’affirmation, à Lausanne, d’une politique culturelle claire, qui plus est dans le sens d’une ligne esthétique contemporaine, mais les autorités doivent, à côté de cela, prendre leurs responsabilités: c’est triste d’avoir été soutenu pendant de nombreuses années et de ne plus pouvoir, du jour au lendemain, montrer son travail dans la ville où sa compagnie a pourtant grandi. Ce n’est pas une question d’ego liée au prestige de telle ou telle salle. Mais, c’est une évidence, on ne garantit pas la même qualité en produisant son spectacle sur un plateau professionnel et équipé ou sur une scène bricolée dans une maison de quartier.»

Auréolée du succès public de sa dernière pièce — La gueule de l’emploi, créée au Pulloff —, Evelyne Knecht aboutit au même constat: l’argent reste le nerf de la guerre. «Le système actuel du subventionnement est aberrant. Aujourd’hui, un spectacle produit par Vidy, l’Arsenic ou le TKM – des institutions qui bénéficient de larges enveloppes de subvention – a également droit à un subside communal ou cantonal. Comme à Genève, on ne devrait pas permettre le cumul d’aides publiques. Avec des soutiens casuels plus importants pour les projets montés dans les théâtres off, c’est la qualité de toute la scène théâtrale régionale qui sera améliorée.» (24 heures)

Créé: 13.05.2017, 09h24

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Commentaire

Derrière le malaise qui secoue une partie du milieu théâtral vaudois, une réalité. Et des nuances. En effet depuis quelques années, certains metteurs en scène ont été mis sur la frange d’une scène clairement tournée vers les esthétiques contemporaines. C’est cruel mais ainsi va la vie culturelle sitôt qu’une politique publique s’affirme dans la cohérence – à travers ses filières de formation comme ses outils de production –, s’entoure de compétences et prépare, surtout, l’avenir en veillant à ne pas se couper des tendances qui traversent les arts vivants, de Paris à Berlin, de Rome à New York. C’est justement cette politique qui permet, d’ailleurs, à certains de ses créateurs – des Furlan, Pinsard, Rossel, Gremaud… – de rayonner loin à la ronde.

Encore faut-il que la Ville mène ses chantiers – publics, rappelons-le – avec harmonie. A Lausanne, c’est là que le bât blesse. Car les absurdités qui découlent des choix menés parfois sans réflexions globales ou par simple attentisme sont légion. Entre un artiste qui, au bénéfice d’un contrat de confiance de l’Etat, ne trouve aucun lieu où diffuser son travail car celui-ci ne cadre pas avec les goûts des programmateurs. Ou une compagnie reléguée au bricolage alors qu’elle a été soutenue, au fil des décennies et toutes aides confondues, à hauteur de plus de 3 millions de francs issus de deniers… publics. Sans oublier les spectateurs qui, du jour au lendemain, subissent de plein fouet les ruptures de liaisons artistiques longuement mûries avec passion. Est-ce normal de constater qu’en 150 ans, la capitale vaudoise n’a investi – volontairement et sans pression des milieux professionnels – qu’à deux reprises pour se doter, par exemple, d’infrastructures théâtrales adaptées? C’était en 1871 pour construire son actuel Opéra et en 2010 pour transformer radicalement l’Arsenic.

Quoi qu’il en soit, la grogne d’aujourd’hui révèle les priorités. Elle montre que Lausanne récolte les fruits (et les inévitables soucis) qui découlent de l’incroyable développement de sa scène créative. Et qu’il lui faut désormais oser, peut-être, redresser la barre de la politique de prestige – certes stimulante mais très coûteuse – qui a permis à la petite ville de se hisser au rang de métropoles étrangères dix voire cent fois plus grande qu’elle. A l’heure des économies forcées, l’examen de conscience est urgent. Sans tabous.

Gérald Cordonier

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Rétrospective

1871 Inauguration, le 10 mai, du Casino Théâtre (actuel Opéra de Lausanne) qui deviendra le Théâtre municipal de Lausanne (TML) en 1931, avec une troupe de comédiens et de chanteurs lyriques.
1959 Sur fond de revendications des jeunes metteurs en scène tournés vers l’avant-garde, Charles Apothéloz est nommé directeur dramatique du TML qui deviendra un important lieu de production théâtrale, sous le label du Centre Drama­tique Romand (CDR).
1964 Le Théâtre de Vidy est créé, le temps de l’Exposition nationale. Il sera ensuite acheté par la Ville et deviendra salle de répétition du TML.
1969 Le CDR déménage et devient Centre Dramatique de Vidy. D’une salle à l’origine, le théâtre passera, d’ici les années 1990, à 4 scènes, au gré des ambitions de ses directeurs. Du côté du Théâtre municipal, la programmation se concentre sur l’accueil des spectacles lyriques et chorégraphiques, sur les tournées dramatiques parisiennes et les réalisations des Artistes Associés de Lausanne. En 1984, l’Opéra deviendra un outil de production.
1970 Cabaret humoristique de l’Expo universelle, Boulimie se trouve un toit.
1971 Le CDR devient le Centre Dramatique de Lausanne (CDL). Le théâtre de Vidy tel que nous le connaissons encore aujourd’hui est ainsi né.
1979 Philippe Mentha crée le Théâtre Kléber-Méleau, à Malley.
1984 Ouverture de la Grange de Dorigny. La même année, Jacques Gardel crée le Festival international de théâtre contemporain pour amener à Lausanne des formes moins conventionnelles que celles montrées du côté de l’institution. A Vidy, la Passerelle sort désormais des sentiers battus par la tradition.
1985 Le Centre Pluriculturel et social d’Ouchy (CPO) développe, dans sa salle polyvalente, une programmation de plus en plus variée.
1987 Lausanne affirme sa volonté de voir Vidy prendre une envergure internationale. Conséquences: la Passerelle n’est plus nécessairement dévolue aux Romands. Les artistes réagissent.
1989 Création de l’Arsenic: les metteurs en scène et chorégraphes de la place, ceux que l’on appelle aujourd’hui des «indépendants», ont obtenu la mise à disposition d’anciens ateliers.
1990 Trois metteurs en scène convainquent la ville d’ouvrir un lieu dévolu au jeune public. Le Petit Théâtre voit le jour. Son rôle comme lieu de création sera fortement renforcé en 2008.
1990 Création du Pulloff dans les anciens Magasins de la Ville par sept metteurs en scène. D’abord salle de répétition, le lieu deviendra un théâtre qui, dès 2004, programmera sa première saison complète.
1993 A Vidy, le développement toujours plus important des coproductions avec l’étranger fâche des metteurs en scènes qui, par voie de presse, dénoncent cette pratique.
1994 Vingt-huit créateurs se rallient au «Manifeste des associations du théâtre indépendant vaudois» qui réclame au Canton une meilleure utilisation du fond de subventionnement. Le document émane de la jeune garde mais surtout des pionniers qui ont développé la scène indépendante depuis les années 1980 – Gianni Schneider, Jean-Gabriel Chobaz, Geoffrey Dyson, Darius Peyamiras, Joseph Voeffray, Denis Maillefer, Evelyne Knecht, Véronique Reymond, Jean Chollet. Ils réclament une différentiation entre compagnies confirmées et émergentes, au profit d’une logique de progression des soutiens. La même année, ouverture du Théâtre associatif 2.21, «tremplin pour les jeunes créateurs».
2000 Un manifeste «Pour l’avenir de l’institution théâtrale en Suisse romande» – revendiqué par dix auteurs dont Simone Audemars, Denis Maillefer, Nicolas Rossier, Michel Voïta ou encore Gisèle Sallin –, a une odeur de putsch visant à déboulonner René Gonzalez de la direction de Vidy au profit de François Rochaix. Dans la presse, le metteur en scène Darius Peyamiras dénonce un profond malaise au sein de la vie théâtrale lausannoise, lié à une absence de vision des autorités.
2007 En mars dans la presse, le metteur en scène Gianni Schneider attaque la programmation «trop radicale» de l’Arsenic. Il en appelle à un équilibre entre formes émergentes et «vrai» théâtre de compagnies indépendantes romandes.
2008 La Maison de quartier de Chailly ouvre ses portes, avec entre autres une salle de spectacle.
2010 La Ville lance les travaux de transformation et d’agrandissement de l’Arsenic.

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