Pour Seraina Rohrer, Soleure vaut bien Hollywood

CinémaAuréolée d’un fort succès populaire, la directrice des Journées du cinéma suisse aborde sans complexe la 53e édition. Qui pourrait renouer, actualité oblige, avec sa tradition la plus politique

Image: Patrick Martin

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Deux semaines avant l’ouverture de la 53e édition des Journées de So­leure, Seraina Rohrer a fait le voya­ge à Lausanne pour évoquer le festival dont elle a la charge depuis sept ans. Une escale lausannoise avant des Journées très «vaudoises», projetant notamment les nouvelles œuvres de Fernand Melgar (en ouverture le 25 janvier), d’Ursula Meier, de Lionel Baier, de Frédéric Mermoud, etc. «Je suis tombée sur Antoine Jaccoud dans la rue, s’étonne la directrice. La question des scénaristes sera justement au menu de nos rencontres.»

Vous avez repris les Journées de Soleure en 2011. Quel était votre chantier principal?

Les Journées sont la vitrine du cinéma suisse et de sa diversité. Mon but était de maintenir cette ligne éditoriale mais d’y ajouter un côté plus festif et mieux entrecroiser les frontières linguistiques. Je voulais faire de Soleure un endroit où les professionnels comme le public se rencontrent et s’amusent. Avec 65 000 visiteurs l’an dernier, nous avons atteint un plafond.

Depuis sa création en 1966, ce rendez-vous a souvent véhiculé une image d’intellectualisme à la limite de l’austérité. Pourquoi ce cliché?

Je pense que les débats sur la politique du cinéma avaient pris plus d’importance que les films eux-mêmes. Parler du cinéma suisse ne doit pas empêcher de le fêter.

Revendiquer un cinéma «national» transcendant les barrières linguistiques et culturelles, n’est-ce pas un vœu pieux?

Cela marche en tout cas au niveau de la production des œuvres, par l’amélioration des coopérations interrégionales et le soutien fédérateur de la SSR. Et puis, de nombreux cinéastes ont acquis une renommée nationale (et internationale), comme Ursula Meier ou Christoph Schaub, auquel nous dédions un programme spécial. Casser les barrières reste plus difficile au niveau de la diffusion, c’est vrai, pour des raisons liées aux particularismes culturels et aux risques économiques. Là encore, la diffusion des œuvres suisses sur toutes les chaînes de la SSR est un atout important.

On devine que la question de l’initiative «No Billag» sera au cœur de la 53e édition…

Bien sûr. La journée du mercredi 31 janvier lui sera consacrée. En amont du festival, les Journées de Soleure et les cinéastes suisses prendront officiellement position contre cette initiative. Pour la production et la diffusion, et aussi parce qu’elle permet d’atteindre un autre public que celui des salles, la SSR est essentielle. Elle permet de réaliser des projets mettant en avant des minorités. Elle est aussi gage de li­berté artistique.

L’existence de cette initiative n’exprime-t-elle pas déjà un échec de la capacité fédératrice du cinéma suisse?

Il ne doit en tout cas rien lâcher de sa capacité à nous porter vers de l’empathie. Je pense au film de Fernand Melgar, À l’école des philosophes, qui se plonge dans le quotidien d’enfants en situation de handicap et ouvrira l’édition. Que cette réalité me concerne ou non personnellement, je trouve essentiel qu’elle soit montrée dans un film. Le cinéma peut créer ces moments d’unité, comme le fit l’an passé L’ordre divin, sur l’introduction du droit de vote pour les femmes.

Il y a dix ans, Nicolas Bideau, alors chef de la section cinéma de l’OFC, avait fait polémique en demandant plus de stars et de succès commerciaux au cinéma suisse. Votre avis?

Le cinéma suisse ne peut en rien être hollywoodien. Nous n’avons ni les moyens, ni les stars. Et l’on ne crée pas un système de vedettes dans un petit pays avec quatre régions linguistiques, donc quatre marchés. Qui sont les acteurs connus partout en Suisse? Bruno Ganz, Jean-Luc Bideau, Marthe Keller… et Emil, pour Les faiseurs de Suisses. Je n’en vois pas beaucoup plus. Et tous ont fait carrière en Allemagne ou en France. Plutôt que des stars, nous devons encourager des gens qui savent raconter des histoires.

L’effet Weinstein se ressentira-t-il à Soleure?

Nous avions fait des femmes l’un des thèmes de l’édition 2017. Cette problématique sera à nouveau discutée lors d’une journée spéciale. En Suisse, seuls 27% des films soumis à une demande de production émanent de femmes, et l’on retrouve la même proportion dans les films proposés aux Journées. De plus, les budgets reçus par des femmes sont en moyenne bien moindre que ceux des hommes.

Il s’agit donc moins en Suisse d’oppression sexuelle que d’égalité de traitement?

Ce qui a été dénoncé aux États-Unis est de l’ordre du système. Je ne pense pas que ça existe chez nous de cette manière systématique — il n’y a pas une telle concentration de pouvoir. Il y a des abus, des inégalités, mais comme dans la plupart des domaines professionnels. Avec la différence que le cinéma implique le travail du corps, ce qui rend les limites plus délicates.

Va-t-on vers une société «congelée», comme le craint Catherine Deneuve dans une tribune?

Ce sera sans doute très dur pour les hommes, qui devront toujours se mettre en question. Et ceux qui le feront ne sont sûrement pas ceux qui auraient abusé de leur position. Mais je trouve important qu’on discute finalement des limites à respecter.

Que pensez-vous du cas Kevin Spacey, «effacé» de son dernier film sur la foi d’accusations relevant son mauvais comportement privé?

Je trouve ça nul, vraiment. Il y a autour de lui une hystérie totale, sans doute portée par une certaine homophobie. Les effets de ces accusations ont été du niveau du maccarthysme. Spacey n’a pas été jugé et on le condamne à travers son art.

Certains considèrent qu’il faut séparer l’homme de l’artiste, par exemple dans le cas de Polanski.

Je déteste que Polanski soit devenu un cas d’école: en tant que réalisateur, je le trouve totalement surestimé, et en aucun cas son œuvre ne peut excuser ses actes. Mais s’il faut comparer, ceux-ci furent jugés et dépassaient de loin en gravité les accusations de «comportement inapproprié» dont doivent se défendre actuellement certains acteurs. Cela dit, je pense que les abus aux États-Unis étaient tellement systématiques qu’il fallait une réaction aussi forte, au risque d’exagérations. (24 heures)

Créé: 13.01.2018, 13h58

Bio express

1977
Naissance à Männedorf (canton de Zurich),
le 19 décembre.

1996
Étudie le cinéma et la communication à l’Université de Zurich.

1997
Naissance de son fils.

2001

Premiers séjours au Mexique et aux États-Unis.

2003
Dirige durant six éditions le service de presse du Festival du film de Locarno.

2011
Succède à Ivo Kummer à la direction des Journées cinématographiques de Soleure.

2012

Chroniqueuse régulière dans l’hebdomadaire NZZ am Sonntag.

2017
Sortie d’un livre sur l’actrice María Elena Velasco, La India Maria: Mexploitation and the Films of María Elena Velasco.

Son palmarès personnel

Le film, pas nécessairement suisse, que vous emporteriez avec vous sur une île?
«Je pense à un Suisse tout de même: Tout un hiver sans feu, de Greg Zglinski, sur un scénario de Pierre-Pascal Rossi. Hors cinéma suisse, je reviens souvent à Me and You and Everyone We Know, de Miranda July, une jolie chronique sentimentale sortie en 2005. Ou alors je prendrais un film Bolex, de la rétrospective que nous proposons (ndlr: caméras légères commercialisées dès 1926 par la société S.a. Paillard-Bolex, à Sainte-Croix, et utilisées notamment dans de nombreux documentaires des années 60 et 70). J’ai découvert des perles, comme The Endless Summer, un film de 1966 sur le surf. Si je suis bloquée sur une île, ce serait assez logique.»


Le film que vous ne supportez plus?

«Step Brothers, une comédie américaine avec Will Ferrell. Mon fils l’a regardée tellement de fois que j’ai l’impression de la connaître par cœur, et franchement je n’en peux plus!»

Le film qui vous fait rire?
«Une comédie mexicaine, Ni de aqui, ni de alla, tournée et jouée par María Elena Velasco en 1988. C’est une série B hilarante sur les mésaventures d’une indigène essayant par toutes les astuces possibles de passer la frontière pour aller travailler aux États-Unis. Et elle n’y arrive jamais. Il y a du Charlie Chaplin dans cette femme, sur laquelle j’ai écrit un livre (ndlr: La India María: Mexploitation and the Films of María Elena Velasco).»

Le film qui vous fait pleurer?

«In the Mood for Love

Infos

53e édition des Journées de Soleure,
du 25 janvier au 1er février
www.solothurnerfilmtage.ch

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actu croquée par nos dessinateurs, partie 5

Les dons d'organes ont augmenté, paru le 17 janvier 2018.
(Image: Bénédicte) Plus...