Shakespeare inspire en porno star

LivresDe Jo Nesbø à Philippe Sollers, le barde voit son œuvre pompée à toutes les sauces romanesques. Explications sensuelles de l’expert Jean-Pierre Richard.

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Le dramaturge William Shakespeare (1564-1616), déjà célébré comme le meilleur scénariste de films de tous les temps, inspire aussi les écrivains les plus cosmopolites. Les auteurs de polar, bluette de campus, science-fiction, etc. semblent très clients d’Othello, Mcbeth et les autres. En marge de ce flux romanesque, l’universitaire Jean-Pierre Richard, traducteur des «Œuvres complètes» dans la Bibliothèque de la Pléiade depuis 1995, publie un jouissif «Shakespeare pornographe». Avec une malice érudite, l’expert met le doigt sur le sexe, protubérant et omniprésent dans le texte. Cette vitalité donne une énergie organique à des héros gonflés de suc narratif et de tension sensuelle. Et peut-être même, un début d’éternité.

D’où vient la thèse d’un Shakespeare pornographe?
J’ai découvert par hasard que ce n’était pas neuf. En 1977, une chercheuse américaine, Frankie Rubinstein, établit un dictionnaire des jeux de mots sexuels chez Shakespeare. Mais cela a été esquivé, «oubli» accentué par des traducteurs qui ont souvent écarté ces «croustilles de potache». Quand j’ai traduit «Les joyeuses commères de Windsor» pour la Comédie-Française, une critique s’est élevée contre «le ton indigne» de mon travail. J’ai voulu vérifier dans le détail, et n’ai pu que constater que loin d’équivoques sexuelles occasionnelles, Shakespeare les pratique avec une remarquable constance.

Comme une dernière cachotterie?
Il ne s’agit pas vraiment d’un secret. À son époque, les dramaturges rivalisent de brio pour glisser des seconds degrés sous la gravité de leurs pièces nobles et traditionnelles. En plus, les théâtres sont situés dans les quartiers chauds de Londres, les gens y vont pour le plaisir, le rire. Le Globe accueillait 3300 spectateurs par représentation, un mélange d’étudiants de droit qui parlent latin et français, de bacheliers, qui se mêlent aux ouvriers. D’où une atmosphère joyeusement bordélique qui trouve un écho dans la langue si inventive de Shakespeare.

Ce «double entendre» explique-t-il le potentiel de relecture?
C’est d’ailleurs cette jubilation inventive déployée dans le gag qui me fascine! L’obscénité, ici, relève d’un véritable enjeu. En la matière, Shakespeare reste un champion inégalé. Son biographe Peter Ackroyd parle de «génie exempt de passion». Moi, j’y vois plutôt une pose, d’ailleurs jugée positive à l’époque. Son détachement permet de se moquer de tout. Shakespeare ne croit qu’au plaisir de retourner les mots comme «un gant de chevreau» pour le citer.

Cette souplesse inciterait donc à s’y faufiler, à l’instar de tous ces auteurs contemporains?
Il y a le spectacle offert sur scène par ses tragédies, officiel. Mais derrière la représentation se ressent une autre dramaturgie à l’œuvre, un spectacle détourné dans une deuxième dimension, au-delà de l’intrigue canonique. Les artistes sont très sensibles à ça. Voyez Thomas Jolly, un des metteurs en scène actuels les plus en phase avec Shakespeare, selon moi, qui ose en tirer des farces pornographiques.

La jouvence de rock star du barde puise-t-elle dans ce sexe débridé?
Je déteste le mot relooking, mais ici… oui, il se situe sans doute au niveau sexuel. Avec une nuance. Grâce à une alliance baroque de cette trivialité soutenue fusionnée dans une science infinie, Shakespeare impose sa complicité avec un public d’initiés. Une extraordinaire érudition accompagne l’exploitation de la sexualité avec une énergie inépuisable.

Ce concentré de paillardise, dites-vous, devient agent dramaturgique.
Tout reste verbal sans besoin de représenter l’acte sexuel comme chez une Sarah Kane, par exemple. Pourtant, il lui sera beaucoup reproché d’être vulgaire. Au passage, cela prouve la conscience d’être face à un auteur sulfureux. Pour certains esprits, Shakespeare doit rester noble. Sa filiation avec Rabelais est escamotée, encore aujourd’hui. J’ai, dans la Pléiade, expérimenté cette réserve.

Même de nos jours?
Tout à fait. Ainsi «Henri VIII», au propos très sérieux, ruse pourtant avec le sexuellement explicite dans quelques scènes. En note de bas de page, j’expliquais que le titre de «comte cardinal» pour Thomas Wolsey, en anglais, devient carrément obscène: «Cunt carnal» (ndlr: «con charnel»). Ou ce chevalier qui s’agenouille, non par respect, mais pour une fellation et littéralement «avaler». Mon coauteur à la Pléiade a refusé de mettre ses initiales avec les miennes sous ces remarques!

Ce filtre shakespearien puissant agit dans toutes les langues sur toute espèce de romanciers?
La référence shakespearienne s’applique à n’importe quelle situation moderne, déjà par le prestige qu’il octroie. Et surtout, l’œuvre sécrète tant d’interprétations mais n’en impose aucune. Ni morale ni idéologie. Personne ne sait ce qu’il pense. Sans sens imposé, tout devient possible, au contraire d’un Descartes par exemple.

Créé: 11.04.2019, 08h23

Le livre

«Shakespeare pornographe, un théâtre à double fond»
Jean-Pierre Richard
Éd. Rue d’Ulm, 246 p.

Les petits-enfants du barde

«La tempête», un slam carcéral
En 2016, la «Shakespearmania» du tricentenaire de la mort du barde inspira un flot éditorial, dont le «Hogarth Shakespeare Project», carte blanche laissée à six écrivains pour réécrire librement une œuvre. La Canadienne Margaret Atwood déplace Prospero, Miranda et les autres de nos jours, en prison, sur un air de slam urbain. C’est «La tempête».
«Graine de sorcière», Margaret Atwood, Éd. Robert Laffont, 360 p.

«Macbeth», un shoot halluciné
Toujours dans le cadre du «Hogarth Shakespeare Project», le Suédois Jo Nesbø s’approprie «Macbeth» sur fond de dystopie psychédélique. Le créateur de Harry Hole s’y connaît en matière de psychopathes, flics ou voyous. Duncan, Banquo, Duff, Hecate et la vénéneuse Lady Macbeth s’insinuent sous la peau avec l’efficacité pernicieuse d’un shoot.
«Macbeth», Jo Nesbø, Éd. Série Noire, 618 p.

«Le nouveau», et vogue Sollers
Philippe Sollers ne salue pas une œuvre en particulier mais tout Shakespeare, figure de proue d’un bateau, «Le nouveau». Dans son sillage, le Français à l’esprit cinglant épingle les fausses pudeurs de traducteurs puritains, tels le Prix Nobel André Gide ou le poète Yves Bonnefoy. Cet éloge de la singularité accroche par sa sagacité, notamment sur les quatre vérités d’«Hamlet».
«Le nouveau», Philippe Sollers, Éd. Gallimard, 144 p.

«Le nouveau», Othello en outsider
Tracy Chevalier, la plus Londonienne des Américaines, «respire, mange, boit Shakespeare» depuis l’université. Inspirée par «Le Maure de Venise», l’auteur de «La jeune fille à la perle» déplace avec audace un amour d’Othello sur un campus des années 70 à Washington. «Black is Beautiful», Malcolm X et Marcus Garvey sont passés par là, l’ostracisme racial demeure.
«Le nouveau», Tracy Chevalier, Éd. Phébus, 219 p.

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