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Le «soft porn» enlève le haut du marché des livres

En 2012, «50 nuances de Grey» lançait le «Mommy Porn». Le genre fouette les ventes en rajeunissant son public. Etat des lieux avec une experte en romances érotiques, Camille Emmanuelle.

En 2012, quand Christian Grey débarque pour fouetter les fantasmes de la ménagère française, sa créatrice E. L. James ne soupçonne pas le choc éditorial que le bellâtre millionnaire SM va provoquer. Surchauffant la planète, le Mommy Porn s’impose à un rythme industriel. Cinq ans plus tard, l’appellation, alors ciblée sur les mères au foyer, relève désormais de l’obsolète. Car le genre, rebaptisé «romance érotique», «New Romance», dans la mouvance «Young Adult», fédère les 18-24 ans, surtout des femmes soit 14% du lectorat francophone. La maison Harlequin a même créé sa ligne «Sexy», comme J’ai Lu «Love Addiction» à mi-chemin de ses collections «Promesses» et «Passion Intense». Si le boom des ventes généré par 50 Nuances de Grey, avec une hausse globale de 30% en 2015, se tasse, l’affaire reste rentable.

«J’en ai étudié les codes. La romance érotique me semble encore plus cadrée, là, c’est Barbie et Ken au plumard!»

La journaliste Camille Emmanuelle décortique les rouages de cette mécanique de séduction dans Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite. L’experte a écrit douze de ces chroniques «cul fleur bleue». Revenue de l’expérience avec un humour combatif, la «délurée au cœur d’artichaut», en dénonce les stéréotypes genrés, le formatage vieillot des fantasmes, les euphémismes puritains. Jadis, les persifleurs moquaient les clichés véhiculés par l’ancêtre Harlequin, ses princes charmants et Cendrillon énamourées. «J’en ai étudié les codes, note l’auteur. La romance érotique me semble encore plus cadrée, là, c’est Barbie et Ken au plumard!» Camille Emmanuelle regorge d’anecdotes: l’éditrice péremptoire qui lui interdit «de forcer sur les caresses entre filles» ou «de mettre l’héroïne dans le coffre de la voiture». Ou encore ce tableau Excel avec trombines de stars censées inspirer le look des personnages.

N’empêche que les ébats sensuels s’y donnent en descriptions graphiques humides et perspirantes, ventilées de détails anatomiques au-dessous des ceintures. De quoi suggérer une émancipation des plumes caressant le vieux rêve de la femme libérée? «Au contraire, et ce triomphe est loin d’être inoffensif. Car la sexualité de ces bouquins date des années 50, les filles rougissent si elles se masturbent, les gays sont peu tolérés. La fantasmagorie féminine y est édulcorée, toujours au stade du petit canard en plastique plutôt qu’au gode à double entrée.» L’effeuilleuse pose un petit soupir pudique. «Je ne m’attendais pas à du Henry Miller ou du Georges Bataille, mais là, c’est du cul kawaï, régressif, qui remet la femme dans les clous de la bienséance.»

Fustigeant le caractère répétitif d’une industrie qui comme des petits lapins au printemps,reproduit par palettes des poncifs rigides, la jeune femme précise ne pas mépriser les consommatrices de romances érotiques. «Mais je refuse de banaliser l’affaire sous couvert du «à usage de jeunes meufs, pas méchant». Car ces lectures influencent les comportements.» Elle compare ainsi ce marché de masse à celui des sex-toys. «Jadis, les godemichés étaient vendus dans des sex-shops un peu dégoûtants, moches avatars de pénis à l’état brut. Désormais, emballé en fanfreluches roses, diffusé en boutique, le sex-toy, c’est le «it-objet design» promu dans la presse féminine. Moins bonne nouvelle, ces mignons dauphins et autres s’écartent de tout concept phallique sulfureux.»

«Le pied, ce serait d’écrire un roman érotique sans la contrainte d’une éditrice castratrice»

Et de hérisser le poil face au vernis de modernité entretenu par cette littérature dans un jargon «girlpower», du Smartphone à la paire de Louboutin. «Lire un Harlequin retro dans le métro, c’est ringard. Avec ces livres publiés à la chaîne, on s’émanciperait des clichés rétrogrades? C’est l’inverse.» L’an dernier, Camille Emmanuelle publiait aux éditions Anne Carrière Sexpowerment, le sexe libère la femme (et l’homme) . «Mes essais «sérieux» ne m’ont jamais rapporté autant que mes bouquins de nègre. Avec ces romances érotiques, souvent vendues à 10’000 exemplaires, je dépassais souvent l’à-valoir de 1500 euros le manuscrit» sourit la Parisienne. «Le pied, ce serait d’écrire un roman érotique sans la contrainte d’une éditrice castratrice.»

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