À Soleure, c’est la loi des séries

FestivalLes Journées du cinéma suisse ont validé la prééminence du format. Avec ses promesses de financement et visibilité, la tendance semble là pour durer.

«Wilder», une création SSR à redécouvrir, qui emprunte son ton au danois «The Killing». Troisième saison en tournage dans les montagnes neuchâteloises.

«Wilder», une création SSR à redécouvrir, qui emprunte son ton au danois «The Killing». Troisième saison en tournage dans les montagnes neuchâteloises. Image: DR/RTS

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Une brume plus épaisse qu’un linceul donne aux rues de Soleure un aspect fantomatique à la «Walking Dead». Les gens ne s’attardent pas sur le pavé et glissent des portes de café à celles des cinémas de la ville, qui entamait samedi le 55eweek-end de ses Journées cinématographiques. Au menu: la production suisse, toute ou presque. Des métrages longs, des courts, des clips musicaux… Et des séries. Beaucoup de séries, suisses ou étrangères, en avant-première, en rediffusion, en discussion, en ateliers… Sur le papier en tout cas, la révolution sérielle, propulsée par l’essor gigantesque des plateformes numériques, les possibilités de replay et de vidéo à la demande, a profondément planté son aiguillon dans la chair de la manifestation.

Le coup d’envoi est parti d’en haut, dès vendredi soir: la SSR a signé avec sept associations cinématographiques un nouveau «pacte de l’audiovisuel» renforcé de 5millions de francs par an, soit une enveloppe annuelle de 32,5 millions de francs dévolue à la coproduction de fictions et de documentaires. Invité à Soleure, le directeur Gilles Marchand a mis cet investissement – audacieux dans un contexte d’économie, souligne-t-il – sur le compte de la nouvelle donne de la «consultation à la carte» et de sa capacité inédite de franchir la barrière des langues. «Les séries, avec leurs possibilités de doublages et de sous-titres, se prêtent idéalement à cela.» À terme, le patron de la SSR espère la réalisation de huit séries par année en Suisse, «ce qui permettrait une programmation quasi hebdomadaire de fiction nationale». À l’entendre, elles seraient le parfait vecteur pour réaliser la mission du service public: dessiner un imaginaire commun et le raconter à l’étranger. «Regardez comment la Scandinavie ou le Canada ont réussi à imposer à travers leurs séries télévisées un savoir-faire bien à eux.»

Les Journées cinématographiques (!) ont suivi cette tendance télévisuelle. Depuis le 22janvier et jusqu’au 29, elles panachent leur programme de fictions à voir bientôt sur la RTS, en «linéaire» ou en consultation à la carte. «Bulle», drame sis dans la ville du même nom; «Helvetica», de l’action dans les coulisses de la Berne fédérale; «Nr.47», qui commence sa 4esaison outre-Sarine, tout comme le musclé «Wilder», dont les épisodes4 et 5 de la saison2 étaient déflorés à Soleure. Des épisodes de «Mr.Robot», série culte produite par HBO, sont projetés en amont de la master class donnée lundi par son coréalisateur, l’Américain Jim McKay (lire encadré).

«La série a remplacé le téléfilm, que nous avons totalement abandonné il y a déjà deux ans», résume Patrick Suhner, producteur à l’unité fiction de la RTS. «En comparaison d’un téléfilm, la durée d’une série permet des économies d’échelle – environ 12000francs la minute contre 20000francs pour un téléfilm. Elle permet aussi une meilleure médiatisation, à l’opposé d’un téléfilm qui sera un «one shot» et moins facilement visible.» Il évalue à une dizaine le nombre de séries produites depuis dix ans par son unité, avec comme principal succès «Quartier des banques», distribué dans quinze territoires, «un record». La saison2 est déjà en boîte. «Il y a du financement de ce côté, donc cela intéresse de bons réalisateurs. Mais ce sont surtout de bons scénaristes dont nous avons besoin, et là nous avons encore du progrès à faire en Suisse, en l’absence d’une vraie filière d’écriture dans les écoles.»

Parlant de cinéastes: Ursula Meier entre dans le Landhaus avec ses camarades du jury, prêts à avaler leur ration quotidienne de films en compétition. L’exercice de la série, qui a séduit les plus grands réalisateurs américains, la titille-t-elle à l’instar de son collègue de Bande à Part, Jean-Stéphane Bron, qui vient de signer avec la RTS pour un projet, «The Deal»? «Ça me tente, bien sûr… mais tout est affaire de circonstance et de scénario. Ainsi, on m’avait proposé en 2011 de tourner «Les revenants». J’ai hésité. Mais cela aurait retardé d’une année le tournage de «L’enfant d’en haut», et Kacey Mottet Klein aurait alors été trop âgé pour le rôle. Je reçois beaucoup de propositions mais j’aimerais être à l’origine d’une idée pour la développer de bout en bout.» Si elle continue de chérir la concision qu’impose un film de nonante minutes, Ursula Meier convoite aussi comme bon nombre de cinéastes la liberté de ton et les développements narratifs que permet la série. «Un film est très fortement soumis au regard de la paire producteur/distributeur. La série modifie un peu ces canaux.» Elle pourra tester la chose en vrai: après deux films actuellement en route, la réalisatrice confesse finalement que, oui, elle travaille bien sur un projet de série. À suivre.


Soleure, divers lieux
Jusqu’au me 29 janvier
Master class Jim McKay, Kino im Uferbau, lu 27 jan (15h-17h15)
www.solothurnerfilmtage.ch

Créé: 28.01.2020, 10h07

«Mais qui regarde tout ça?»

Invité de Soleure, l’Américain Jim McKay a réalisé depuis 2007 plusieurs épisodes de séries aussi cultes que «The Wire», «Breaking Bad», «Mr. Robot» ou «Better Call Saul».

Vous doutiez-vous il y a douze ans que le format de la série allait devenir un tel phénomène?

Non, personne, sinon peut-être quelques analystes qui avaient vu le succès des «Sopranos» ou de «Sex and the City». J’ai eu la chance de me tourner vers la télé à un moment de grande audace qui a accouché d’œuvres fortes. Longtemps, elle était synonyme de feuilletons comiques et de sitcoms à rallonge, juste un moyen de travailler. Avec les séries, les cinéastes indépendants, dont je suis, peuvent s’exprimer tout en payant leurs factures.

Le streaming a-t-il tout changé?

Non, le boom des séries a commencé avant la VOD et Netflix. Il ne faut pas oublier que le samedi soir fut pendant longtemps le rendez-vous de la série HBO du moment. Ce fut un âge d’or où la télé a osé des contenus plus adultes et plus intelligents. Cela a aussi coïncidé avec des changements de mentalité dans l’industrie du film.

Dans ce sens, Scorsese a sorti son nouveau film via Netflix et taclé Hollywood et son obsession de franchise de superhéros.

Je n’ai jamais envisagé en bien Hollywood, donc je ne peux pas m’étonner qu’elle fasse de la merde. Cela dit, Scorsese ne donne pas l’impression d’avoir secoué sa franchise personnelle avec son film...

Va-t-on vers un trop-plein?

Oui. Mais qui regarde tout ça? Des gens suivent leur série en marchant dans la rue! Je gagne ma vie avec ça, alors ça me va. (Rire) On a sans doute perdu en audace. C’est très dur de faire une bonne série et de la faire durer car il faut toujours s’inventer. Au moment où je tournais «Breaking Bad», sa fin était encore ouverte car on écrivait au même moment la fin de la saison 1! C’est très motivant, en fait. Ça peut aussi impliquer que l’on tire à la ligne et que l’on perde le spectateur en route, ou que l’on rejoigne le lot des séries à ingérer en mode automatique, le cerveau sur off.

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