On ne sort pas indemne de cette prison qui s'expose

Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-RougeA Genève, le MICR s'interroge sur l'incarcération et interpelle ses visiteurs au fil d'un parcours qui évite intelligemment tous les écueils.

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Un délinquant sexuel incarcéré coûte au contribuable, en gros, un million de francs pour purger sa peine. «Ne ferait-on pas mieux de…» De quoi: l’exécuter? Le libérer? Sur un post-it jaune, en réponse à la question provocatrice posée par la nouvelle exposition du Musée de la Croix-Rouge, un visiteur a écrit: «Le castrer!» Un autre: «Lui offrir des cours de CNV (communication non-violente).»

Même si «Prison» donne la parole à son public et le pousse dans ses retranchements, jamais l’exposition ne tombe dans les pièges auxquels les deux rédacteurs des post-it n’ont pas échappé: le jugement, la condamnation, le manichéisme ou alors l’angélisme. Loin de s’écraser sur ces écueils émotionnels, «Prison» anime le débat avec intelligence. L’exposition conçue par Sandra Sunier suscite la réflexion et le dialogue, laisse les fenêtres ouvertes et offre au visiteur les clés pour déterminer où il se situe. Le contraire d’un propos qui enferme. L’opposé d’une prison, en somme.

Tendre vers le risque zéro

La scénographie puissante, réalisée par Tristan Kobler, tient le même discours. Trois grandes cages orange – référence à la teinte des tenues carcérales, aux États-Unis notamment, et dans des séries populaires comme «Orange is the New Black» – figurent l’univers de l’enfermement et le fractionnent. Contre les murs, un beau vert prairie parle d’espoir et de liberté. Au centre, un grand espace est laissé libre au questionnement: nos sociétés enferment; d’autres, dites archaïques, font autrement. Des experts du milieu carcéral présentent ici des alternatives à l’emprisonnement.

«Nos sociétés tendent aujourd’hui vers le risque zéro. Les peines s’allongent, afin de mettre les citoyens à l’abri des récidives. On condamne beaucoup et pour longtemps», constate Sandra Sunier, commissaire de l’exposition. «Mais il faut être conscient d’un paradoxe: en l’incarcérant, on coupe un individu de son corps social, alors même qu’on souhaite qu’il se réinsère, une fois sa peine purgée.» Tout est conçu pour que le visiteur de «Prison» ne perde pas de vue cette (apparente?) contradiction.

"C'est nous qui punissons"

Dès la première salle, le voilà interpellé: «C’est nous qui punissons», lance un graffiti. Nous? Nous tous: le policier qui arrête, le juge qui prononce la sentence, mais aussi l’opinion publique, qui va pousser le curseur de la clémence dans un sens ou un autre. Un tableau de 1884 résume toutes les forces en présence – y compris la victime et son assassin – dans ce procès éminemment public.

Des fanions métalliques indiquent que la sévérité est fluctuante: en 1645, une Suissesse atteinte de syphilis, qui avait commis l’adultère, a été pendue. Certaines vérités sont opportunément rappelées: 90% des délinquants mis à l’ombre sont toxicomanes. La criminalité suit une courbe parallèle à celle de la pauvreté; parallèle aussi, mais inversée par rapport à celle de l’éducation et de l’instruction.

Pénis artificiel

Après une cellule dans laquelle on est agressé par les cris, cliquetis et claquements de portes d’une prison, on se laisse embastiller dans la première geôle. «Détenu» raconte au visiteur la vie derrière les barreaux: surpopulation, violence, sexualité, santé. Quand il s’agit de détourner des objets du quotidien pour en faire des armes, l’ingéniosité des délinquants est sans limite. Celle des délinquantes aussi: un pénis artificiel a servi à bon nombre d’entre elles d’inséminateur… leur promettant en cas de grossesse de meilleures conditions de détention.

La deuxième cage est livrée à l’«Humain» et à tous ces stratagèmes pour tromper l’ennui que sont les pratiques artistiques, le travail, le sport, l’aménagement d’un espace douillet et le contact avec l’extérieur. Qui dit enfermement pense évasion… Le troisième cachot crie «Non!» Alors qu’une structure faite de bois qui s’entremêlent (réalisée par des détenus et des probatoires de Champ-Dollon) dynamite l’espace carcéral, il est ici question de se faire la belle, d’une manière ou d’une autre, y compris par le suicide. Sur un grand pan de mur sont projetées des statistiques: sur 10 000 personnes, 1,2 en moyenne met fin à ses jours en Suisse dans la population générale; 9,8 dans la population carcérale.

Gommettes pour dire oui ou non

Sur la même paroi, le visiteur est invité à coller des gommettes, blanches ou orange suivant son avis. Accepteriez-vous qu’un détenu emménage à côté de chez vous? Si vous étiez directeur de prison, qu’est-ce qui serait permis: soigner son cancer? Posséder un portable? Accéder à internet? Avoir des relations sexuelles? Rendre visite à un parent mourant? Un grand jeune homme germanophone, en visite au MICR avec sa classe, applique ses pastilles avec soin: oui, non, non, non, oui. Son opinion suit celle de la majorité.

Cadeaux aux visiteurs de prisons

L’idée de «Prison» est venue à Sandra Sunier en regardant, dans les vitrines de la collection permanente du MICR, les objets offerts par les détenus aux visiteurs des prisons qui, dans le monde entier, sont délégués par le CICR (Comité international de la Croix-Rouge). «Ce sont des pièces touchantes, parfois faites exprès par le prisonnier pour son visiteur. Elles attestent d’un lien et ont été données en remerciement», explique la commissaire.

Créée pour le Musée de la Croix-Rouge, mais élaborée en collaboration avec le Musée des Confluences et le Deutsches Hygiene Museum, «Prison» connaîtra deux vies après Genève et le 18 août: elle ira à Lyon d’octobre 2019 à juillet 2020, puis à Dresde d’octobre 2020 au printemps 2021.

«Prison» au Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (MICR), avenue de la Paix 17, jusqu’au 18 août 2019. Infos: www.redcrossmuseum.ch (24 heures)

Créé: 12.02.2019, 19h55

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