St Germain brise le silence de Tourist

MusiqueQuinze ans après son album au succès mondial, le DJ français revient avec un album très africain. Entretien avant son concert lausannois.

L’auteur du multiplatiné <i>Tourist</i>, Ludovic Navarre, alias St Germain, préfère de loin l’ombre à la lumière. Il revient avec un album teinté afro.

L’auteur du multiplatiné Tourist, Ludovic Navarre, alias St Germain, préfère de loin l’ombre à la lumière. Il revient avec un album teinté afro. Image: BENOIT PEVERELLI/LDD

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«Mon truc, c’est bidouiller tout seul dans mon studio. Je peux passer un mois, même beaucoup plus, sur un seul morceau»

St Germain peut se targuer d’avoir été l’un des plus grands succès discographiques français, avec un score qui dépasse même les plus grosses ventes de Daft Punk. En 2000, son album Tourist effectuait un tour du monde irrésistible en surfant sur un mélange de jazz et d’electro qui allait s’imposer comme un modèle du genre et infiltrer tous les bars lounge de la planète. Au total, le disque s’écoulera à quelque 4 millions d’exemplaires… «Moi qui ne pensais pas vraiment en vendre», soupire aujourd’hui le DJ, avec un air limite navré, presque anxieux au moment d’entamer l’entretien.

Pas d’affectation chez Ludovic Navarre – son nom à l’état civil – mélangeur de sonorités qui ne goûte pas l’exposition et le bling-bling du show-biz. «Je me fous des récompenses, je n’ai aucun disque d’or chez moi, je les ai tous donnés à ma famille, pareil pour la Victoire de la musique… Mon truc, c’est bidouiller tout seul dans mon studio. Je peux passer un mois, même beaucoup plus, sur un seul morceau. Je ne suis jamais satisfait.»

Le seul luxe de St Germain – à part son nom, trouvé comme une blague dans les bureaux du label F Communications de Laurent Garnier et Eric Morand – est de se donner du temps. «Les présidents de la maison de disques qui se succédaient venaient parfois aux nouvelles…» Car, depuis sa sortie, Tourist a dû attendre aujourd’hui pour se trouver un successeur, l’éponyme St Germain.

«Mon truc, c’est bidouiller tout seul dans mon studio. Je peux passer un mois, même beaucoup plus, sur un seul morceau»

«Pourquoi avoir attendu 15 ans? Elle est normale, la question… Il y a eu près de 3 ans de tournée, environ 300 dates. Ensuite, j’avais la tête pleine, j’ai fait une pause. Et, en 2004, j’ai enregistré l’album de mon trompettiste, Soel. J’ai réellement commencé le nouvel album autour de 2006.» La formule mettra du temps à cheminer dans l’alambic de ses machines. «D’abord, j’ai repris ce que je faisais avant: des mélanges avec le jazz. J’ai testé ça pendant près d’un an, mais ça m’a soûlé. J’ai tout effacé.»

Ce privilège de l’exigence et de la patience, Ludovic Navarre en use… et en abuse. «Ensuite, j’ai voulu travailler les sonorités africaines. Je me suis remis au travail en m’inspirant du Nigeria – l’afrobeat, Fela, Tony Allen – mais ça ne m’a pas plu, donc j’ai à nouveau tout effacé.»

St Germain des prés maliens

Après encore un essai «compliqué» avec le highlife du Ghana, «surtout pour trouver des musiciens», St Germain finit par s’ébattre dans les prés maliens. S’inspirant d’Oumou Sangaré, le DJ découvre la musique «donso» des chasseurs, fait passer sa caravane auditive dans les méandres touaregs. «J’ai fait beaucoup d’auditions de musiciens maliens à Paris pour trouver les bons. Je voulais des gens assez ouverts mais avec une culture traditionnelle.»

Sculpter son futur son passe aussi par la sélection des instruments. «Je me suis intéressé aux espèces de «guitares» maliennes, les n’gonis, particulièrement le kamélé n’goni, proche de la kora mais avec beaucoup moins de cordes, plus percussif.»

Après encore des mois d’isolement en studio, Ludovic Navarre en sort en allié étonnamment respectueux de la musique africaine, qui a aujourd’hui bien besoin de soutien, d’où qu’il vienne, car l’engouement pour ses traditions a énormément fléchi. «Ce n’est pas qu’elle lasse, mais elle peine à surprendre. Entre une production d’il y a 20 ans et d’aujourd’hui, on ne voit pas forcément la différence.»

L’alliage entre les musiques électroniques et l’Afrique n’en est pourtant pas à son coup d’essai. «Je connaissais pas mal de DJ qui aimaient l’Afrique, même dans la techno.» Frédéric Galliano l’a beaucoup tenté. «Il était venu me voir un jour. C’était bien, mais je n’aimais pas trop les sonorités.»

Désormais, St Germain va retrouver la lumière. Une tournée, qui passe bientôt à Lausanne, est déjà programmée. S’il se réjouit de concerts très vivants – «j’aime la musique répétitive, mais je déteste me répéter» –, Ludovic Navarre ne voit pas les futures interviews du même œil. «Au bout d’un moment, je ne sais plus quoi dire. A l’époque, on me demandait toujours: pourquoi la French touch? Et je répondais invariablement: je ne sais pas…»

Créé: 10.10.2015, 21h01

Le concert et le disque

Lausanne, Docks
Samedi, 14 novembre (21 h)
Rens.: 021 623 44 44
www.docks.ch

St Germain
St Germain
Parlophone (distr. Warner)

Les emprunts des DJ

Le débat est loin d’être clos, malgré les progrès que font les musiques électroniques du côté du grand public: les DJ qui s’emparent du travail d’autres artistes dénaturent-ils le propos? On se souvient du récent cas d’école d’Asaf Avidan. Le chanteur israélien avait d’abord cherché à interdire le remix de son «Reckoning Song» par DJ Wankelmut. C’est pourtant sa version revue et corrigée («One Day») qui finit par lui apporter une bonne part de sa gloire actuelle… A l’inverse, la majeure partie du succès de The Avener vient des titres fameux que le DJ français reprend dans son dernier disque.
Pour revenir à la musique africaine, les exemples non aboutis ou même castrateurs (car aseptisés) sont légion. La récente collaboration entre Salif Keita et Philippe Cohen Solal de Gotan Project sur l’album «Talé» de la star malienne est une réussite. L’approche empathique de Frédéric Galliano, DJ français qui a multiplié les productions sur son label Frikyiwa, était cohérente, mais parfois presque trop respectueuse de l’original.
Aussi très respectueuse, la démarche de St Germain ne craint pas de s’emparer de manière plus décisive de la matière musicale, tant pour lui imprimer des motifs rythmiques «deep house» que pour un virage dans le blues américain. Les structures des morceaux sont du Français, la texture est africaine.
St Germain opère comme un couturier sur les totems maliens: il les affûte ici ou là, leur donne parfois un coup de vernis, en recompose deux figures. Certains crieront au maquillage inutile, mais le respect et le talent demeurent.

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