Stephan Eicher (presque) revenu de l’enfer

La rencontreEnglué dans un combat contre son propre label, atteint dans sa santé, le chanteur suisse publie un nouveau disque de chansons originales au parfum apaisant de baume.

Image: Benoit Peverelli

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Stephan Eicher porte beau. Le cheveu s’est tissé d’argent, le visage affermi. La barbe taillée laisse pointer vers le ciel deux fins épis de moustache lustrée façon milord. Sa canne à pommeau pourrait faire déborder dans la caricature ce dandysme hors du temps… Sauf qu’elle n’est pas qu’esthétique. «Mon corps est tombé malade, j’ai du mal à m’en remettre», grimace le chanteur de 59 ans. Des douleurs de dos l’ont contraint à annuler quelques concerts au printemps dernier – il finira debout son latte macchiato et l’interview. Le temps de faire le point sur son retour discographique avec «Homeless Songs», première livraison de chansons originales depuis «L’envolée» en 2012, et d’éclairer les coulisses de ces années passées qui ont vu le Bernois plus présent que jamais sur les scènes européennes, enchaînant les relectures de son répertoire, seul entouré d’automates ou au milieu d’une fanfare (Traktorkestar). Mais sous les projecteurs, derrière le sourire offert, Eicher vivait l’enfer. C’est lui qui le dit.

Sept années ont passé depuis «L’envolée». Ce fut un long chemin ou un clignement d’œil?
Ce n’était pas voulu, surtout. Ce fut une période horrible, très démoralisante. Le jour même où «L’envolée» est sortie, le directeur artistique de mon label Barclay, avec qui j’avais signé pour trois albums, se faisait virer. Son successeur — qui s’est fait remercier depuis — a trouvé le moyen de me commander un nouveau disque par lettre recommandée! J’ai voulu jouer au con, alors je lui ai demandé le mode d’emploi. Le mec m’a répondu en détail, avec la durée totale, celle de chaque morceau, les studios à utiliser, point par point. Il discutait même des choristes! Arrivé au budget, il m’annonce que puisque je n’ai pas assez vendu, ils le réduisent de 60%. J’ai dit OK, alors je vous livre un album 60% plus court! J’ai composé une poignée de chansons de 90 secondes, pas mauvaises d’ailleurs, que j’ai envoyée à Barclay, vers 2015. On parle quand même d’un label qui touche les revenus de «Déjeuner en paix», à l’époque déjà écouté en ligne plus d’un million de fois par mois!

En somme, vous avez vécu le cliché des chefs de labels venus des écoles de commerce plutôt que du monde de la musique?
Exactement. Avant, Barclay c’était Téléphone, Daho, Rita Mitsouko. Tous ceux qui les ont signés sont morts ou sont partis. Pascal Nègre, l’ancien patron d’Universal Music (ndlr: dont dépend Barclay) m’aimait bien pour une seule raison: j’avais vendu 1 million de mon disque «Engelberg» à son arrivée, j’étais son premier gros coup alors il me respectait.

Vous êtes-vous senti prisonnier?
Tout à fait. On rigole cinq minutes avec ces gens-là, ensuite ça devient moche. Ils ont en suffisance tout ce qu’un musicien n’a pas: du temps et de l’argent. Mes avocats ont bataillé pour que je puisse partir. Ça a duré trois ans où je n’étais pas autorisé à publier des chansons neuves, juste tourner mon répertoire et l’adapter, comme je l’ai fait sur «Hüh!» avec Traktorkestar. Je peux remercier monsieur Bolloré (ndlr: PDG d’Universal) qui m’a rendu créatif: je n’aurais pas fait les 110 concerts avec les Automates, la tournée qui a eu le plus de succès, si j’avais pu composer un disque.

Voici finalement «Homeless Songs», sorti sur le label Polydor, propriété… d’Universal.
Nous avons trouvé ce compromis. C’est le dernier que je leur dois. C’était arrivé au point l’énième nouveau directeur de Barclay, Olivier Caillard, n’avait même pas le droit de me parler, à moi ou à mes musiciens. Alors je lui ai adressé «Si tu veux (que je chante)», qui ouvre le disque. C’était un message personnel que l’on peut aussi entendre comme une supplique à un amour éloigné.

La forme du disque étonne à l’heure du streaming: 14 chansons, certaines très brèves, clairement structurées autour d’un morceau central, «Haiku - Papillons». Une gageure?
Oui. J’ai aimé écrire de chansons courtes, finalement. Il y avait aussi des envies de Beatles, comme sur «Abbey Road», quand ils osent des medleys et plein de petites choses qui vont et viennent. Je m’interdis désormais toute autocensure. Concernant le format album, je le vois comme une sorte de playlist de l’artiste. Mais c’est aussi mon adieu à cette forme. La suite sera sans doute différente. J’aimerais bien publier une chanson par mois, compilée sur un disque à Noël qui s’appellerait «Album de l’année»!

En juillet au Paléo, vous avez remplacé au pied levé Shaka Ponk, revenant à minuit sur la Grande Scène après y avoir joué en fin de journée…
C’était comme aller à pied en 4 heures jusqu’à Compostelle! Les organisateurs sont venus me trouver dans l’après-midi pour me dire qu’ils étaient dans la merde. On a monté un truc, tout le monde a joué le jeu, même Charlebois que je ne connaissais pas, c’était génial! Le rapport au public, je le dis clairement, m’a aidé à tenir durant ces années. «Prisonnière», sur le nouvel album, est devenue une chanson connue sans enregistrement officiel mais par les publications de vidéos live.

La musique reste votre moteur? On vous a vu tâter de la littérature, même du cinéma.
Mon rapport aux livres a toujours été lié à la musique. Quant au cinéma, je suis très mauvais comédien. Je viens de tourner un western pour la fête de mon village, en Camargue. Je joue le gentil! Normalement, chaque année, j’amène un ami, en vacances chez moi, pour qu’il fasse des reprises de ses chansons – il y a eu Raphael, Cali, Miossec, même Michael Stipe, qui hélas n’a pas chanté. Comme je n’avais pas d’invité cette année, on a fait un film avec les habitants du village, qui me voient arriver dans le lointain, seul à cheval. Trop fort! Y en a un qui s’exclame: «Putain, Daniel Hechter!» (Rire)

Vous habitez ainsi toujours en Camargue?
Oui, mais je vais partir. (Songeur) Mon fils aîné veut étudier à Paris, notre maison est trop grande pour deux. J’aimerais aller à Genève, à trois heures d’Aigues-Mortes comme de Paris. Jusqu’à 40 ans, je n’ai pas eu d’appartement, j’ai claqué le prix de deux maisons dans des chambres d’hôtels. Là, je pars en tournée jusqu’en mars, en verra après. La Suisse alémanique? J’y retourne surtout pour voir mes parents.

Dernière question, essentielle: n’en avez-vous pas marre de chanter «Déjeuner en paix»?
Elle ne m’appartient plus, elle est au public. D’ailleurs il y a des petits jeunes dans «The Voice» qui la chantent beaucoup mieux que moi. Avec Traktorkestar, on commençait les concerts par elle, comme ça, c’était fait!

Créé: 21.09.2019, 12h59

En dates

1960 Naissance le 17 août à Münchenbuchsee, Berne.

1980 Fonde Grauzone avec son frère Martin, marqué cold wave et punk.

1983 Premier album solo, «Les chansons bleues».

1987 «Combien de temps», sur l’album «Silence» cartonne sur les ondes francophones.

1989 Début d’une fructueuse collaboration avec le romancier Philippe Djian.

1991 Immense succès critique et publique avec «Engelberg». Rebelote avec «Carcassonne», en 1993.

2003 «Taxi Europa», tentative rock mal accueillie.

2005 Dessine un timbre pour la poste suisse.

2013 Joue «Pas d’ami comme toi» lors de la soirée hommage à Claude Nobs

2017 Sort son documentaire «Yéniche Sounds».

2019 «Homeless Songs». La tournée passera par Beausobre, à Morges, le 4 décembre

Le disque



Pour un album de rupture avec son label, «Homeless Songs» n’a rien d’une œuvre vite jetée sur la table, moins encore d’un prétexte. Sans doute, l’âpreté de ces dernières années en lutte, mais aussi en tournée, a irradié la composition de Stephan Eicher d’une bile parfois noire, gage d’une mélancolie envoûtante. La chanson d’ouverture, «Si tu veux (que je chante)», vaut comme un état des lieux personnel et une troublante supplique à l’adresse de sa maison de disques mais aussi de l’auditeur, à l’attention dès lors décuplée. Il a raison: tout en bois et en cordes, ce disque aux chansons courtes (14 pour une durée de 39 minutes) réclame une écoute non perturbée par les gadgets numériques, afin d’entrer en plein dans le monde acoustique, capiteux et apaisant de ces petites perles intemporelles. «Prisonnière» pourrait régater avec son classique «Rivière» au registre de ses prières intimes, en mode mineur. Au cœur du disque, la pièce musicale «Haiku - Papillons» (5’40”, un marathon!) enchâsse poème en Bärnerdütsch, ode pianistique et élégie à la guitare folk – superbe! Tout autour, les chansons peuvent parfois n’être que chansonnettes, quelquefois fugaces et volatiles mais jamais vaines. Elles touchent toutes au plus près de leur créateur, humbles et authentiques, dénuées de la moindre carapace digitale, visant l’intemporel, au-dessus des hommes et des murs.

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