La Suisse file à l'indienne

ExpositionUn petit bout de tissu éclatant de couleurs suffit au Musée national suisse de Prangins pour dérouler une histoire plurielle où des Genevois, Neuchâtelois et Alémaniques ont tenu les premiers rôles.

Riche et dense, le parcours de l’exposition met les pièces en scène comme ce Lit à la duchesse (XIXe siècle) sans omettre les détails et les explications qui ont permis la fabrication, le commerce et l’évolution des indiennes.

Riche et dense, le parcours de l’exposition met les pièces en scène comme ce Lit à la duchesse (XIXe siècle) sans omettre les détails et les explications qui ont permis la fabrication, le commerce et l’évolution des indiennes. Image: PATRICK MARTIN

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Il n’y a pas de tromperie, pas plus que de mauvais jeux de mots ou d’usurpation géographique, les indiennes tirent bien leurs fils de coton jusqu’en Inde. Un village se concentrant sur la reproduction d’un motif, son voisin, sur l’élaboration des teintes et un autre encore, sur l’impression. Tous soudés autour de la magie du tissu imprimé comme autant de doigts d’or qui prennent leur temps, habillent de couleurs vives, de légèreté et de confort les différentes castes. Génie ancestral… à ce stade, il est encore loin, très loin, de se douter qu’il va secouer l’histoire du commerce, lui offrant sa toute première mondialisation!

On est alors à la fin du XVIe siècle, lorsque ces indiennes, si exotiques, si belles, si faciles d’entretien, emportent l’Occident dans une folie furieuse pour cette nouvelle mode. «Il faut bien se dire qu’à l’époque les plus riches avaient le choix de la soie et de la laine alors que les plus modestes portaient du lin ou du chanvre, c’est donc une vraie révolution pour le confort qui va, en plus, bousculer jusqu’à l’échelle sociale grâce aux différences de qualité. Le terme n’est donc pas volé!» lance Helen Bieri Thomson, à l’origine et à la barre de l’immense travail de recherche devenu fascination exposée dans le détail au Château de Prangins. «Pendant près de deux cents ans, poursuit la directrice des lieux, ces cotons imprimés venus d’Inde ont fait émerger aux quatre coins du monde une industrie florissante qui a marqué durablement l’évolution technique, économique et sociale.» Comme celle… des Confédérés et de leurs proches alliés de l’époque.

Embarquées à bord des navires, les indiennes mettaient parfois deux ans avant d’arriver à bon port. Photo: Patrick Martin

Ils essaiment! Du négoce à la contrebande, leurs ressortissants sont partout, omniprésents jusqu’à se nicher dans les motifs décoratifs, comme le Genevois Necker, ministre des Finances de Louis XVI. Et lorsqu’ils ne font pas l’impression, les Helvètes animent cette bulle en industriels ou employés expatriés profitant des aléas politiques des pays limitrophes, la France par exemple. Si elle a été dans les premières à déclarer sa flamme, sa face protectionniste, jalouse du succès de ce produit d’importation, a sévi. Résultat: sept décennies de prohibition! À l’embouchure du Rhône, l’occasion est trop belle, Genève et ses huguenots, rompus au marché du coton imprimé avant de devoir fuir, se lancent: la première indiennerie ouvre en 1686; il n’a suffi que d’un demi-siècle pour que la République en compte sept. Toutefois, c’est la princière Neuchâtel qui se fera remarquer sur le continent comme le centre de production le plus important. Bâle et Mulhouse (qui tiendra une activité jusque dans les années 2000) ne sont pas en reste, bouquets composés, scènes de genre, allégories, virage classique puis néoclassique, les époques et les styles passent, les imprimés varient, mais l’engouement ne tarit pas.

Pour lui faire écho, l’exposition de Prangins lui répond par une docte – mais passionnante – abondance. Plurielle, elle submerge; fascinante, elle immerge dans un univers de miniatures, de profondeurs, de références. L’œil s’y perd volontiers et l’esprit se laisse ainsi conter une infinitude de récits à partir de cet incroyable petit bout de tissu.

Une histoire à tiroirs

On peut commencer par l’histoire des hommes. Il y a ces Indiens alchimistes, ou ces Occidentaux déjà rompus aux règles du marché, collant au plus près de l’actualité pour vendre leurs motifs. La littérature. L’opéra. Le premier vol en montgolfière. La prise de la Bastille. Il y a aussi les résistants pondérant le risque d’être envoyés aux galères avec le profit à tirer du tissu magique pendant la prohibition. Ou encore ces puissants préférant aux bras de Morphée une parure de lit avec des scènes de guerre entre la France et l’Angleterre. «Comme si, compare Helen Bieri Thomson, nous dormions dans des draps aux motifs de conflit Iran-Irak.» Mais ces indiennes – dont la majeure partie ont disparu, servant de monnaie d’échange contre les épices – tissent encore l’histoire de la Suisse en passant par celle du monde, des colonies, de l’esclavage. Elles racontent l’évolution technique, rappellent l’exploitation des enfants, cernant en plus les différences de culture. D’un côté les Indiens peignant à la main, de l’autre les Européens qui ont pris le temps de graver les plaques de cuivre – six mois de travail – avant de se laisser happer par la rentabilité.

Chaque porte poussée jusqu’à la fin de cette épopée, finalement soldée par des envies de mousseline blanche et, surtout, une nouvelle donne économique, ouvre sur d’autres. Avec, en filigrane de flux de détails aussi piquants que scientifiques, un collectionneur passionné par la trame pluridisciplinaire de ces indiennes. Expert en étoffes anciennes, c’est en défricheur que Xavier Petitcol a réuni plus de 1000 exemplaires, dont les très rares «chefs de pièce», ces certificats d’origine d’alors. L’indice importe sur un marché, certes concurrentiel, mais où la reprise d’un motif ne faisait hurler personne: il a encouragé Helen Bieri Thomson à faire rentrer 150 pièces de cette collection dans les fonds du Musée national, dont certaines portent cette preuve d’avoir été façonnées et imprimées en Suisse.

Près de quatre siècles après leur sortie des manufactures pour les plus anciennes, la vivacité des couleurs exhale une autre preuve, celle d’une histoire vivante. Dans le langage des indiennes, cette couleur éternelle était certifiée «bon teint»!

Créé: 21.04.2018, 11h08

En chiffres



80%
La part atteinte par ces tissus imprimés en Inde dans la somme du chargement embarqué sur les frégates portugaises. Les indiennes servaient prioritairement de monnaie d’échange dans le commerce d’épices.

1 millier
Le nombre de pièces réunies par Xavier Petitcol, rare collectionneur privé d’indiennes. Le Musée national suisse s’est porté acquéreur de 150 pièces auprès de l’octogénaire. Ces dernières, dont 35 n’ont jamais été montrées publiquement, constituent la majeure partie de l’exposition.

15000
Le nombre estimé de personnes actives dans la fabrication et le négoce d’indiennes dans la Suisse du début du XIXe.

600 voire 800
Le nombre d'employés qui s’activent sur l’immense complexe de la fabrique Fazy des Bergues à Genève en 1728. Le site est aujourd’hui celui de l’Hôtel des Bergues.

28
Le nombre de fabriques produisant des indiennes sur le territoire helvétique au plus fort de l’activité. Dans la même période, la Grande-Bretagne en compte 111, l’Espagne 27 alors que la France en comptera plus de 115.

Elle a dit



Helen Bieri Thomson
Directrice du Musée national suisse - Château de Prangins

«Pendant près de deux cents ans, ces cotons imprimés venus d’Inde ont fait émerger une industrie florissante aux quatre coins du monde»

Où et quand

Prangins, Musée national suisse
Jusqu’au 14 octobre
mardi-dimanche
10h00 - 17h00

www.indiennes-chateaudeprangins.ch

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