Tardi s’explose au Fumetto de Lucerne

Bande dessinéeInfatigable pourfendeur de la guerre, le bédéaste français est accueilli en héros sur les bords de la Reuss. Rétrospective autour de 300 originaux

Tardi, dont le père et le grand-père ont subi les affres des deux guerres mondiales, ne cache rien afin d’afficher son antimilitarisme.

Tardi, dont le père et le grand-père ont subi les affres des deux guerres mondiales, ne cache rien afin d’afficher son antimilitarisme. Image: DR

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On l’imagine plutôt explorer une tranchée, se dissimuler dans une impasse parisienne ou traquer la bête dans un musée d’histoire naturelle. Or, à Lucerne, Tardi se retrouve à la piscine.

Pour sa 24e édition, Fumetto lui consacre la plus vaste rétrospective de tous les temps au Neubad désaffecté. Le festival international présente l’ensemble de son univers graphique au moyen de 296 originaux. Bonnet sur le plongeoir, le monument de la bande dessinée se produira vendredi soir 13 mars avec sa compagne, la chanteuse engagée Dominique Grange, dans un spectacle visuel basé sur Putain de guerre. Dans ce double album, Tardi taille encore une fois une méchante croupière à 14-18, en compagnie de l’historien Jean-Pierre Verney.

En entrant dans les boyaux de l’ancien bain, on passe de la gare de l’Est parisienne au front, à travers les cases panoramiques de cet album. 1914 propose encore les couleurs de la vie. Dix images plus loin, les gris de la guerre s’associent au béton du lieu pour nous faire basculer dans la pénombre. 1915, 1916, on se couvre de boue et des corps explosent. Un dessin inédit montre un enfant contemplant un trou d’obus. 1917, la guerre s’enlise. Bientôt, c’est le bal des éclopés. Tardi épingle le général Nivelle pour ses boucheries. Il fait durer l’horreur jusqu’en 1919. De vrais diplômes de poilus vous attendent, avant de tourner dans le boyau. Ils vous rappellent que vous ne rêvez pas.

L’enfer du père

Cette danse macabre repasse en boucle avec d’autres originaux, ceux de La der des ders et de C’était la guerre des tranchées. Le cocommissaire Pierre-Marie Jamet s’approche d’une planche et désigne un espace blanc: «Voyez, Tardi travaillait avec des trames mécaniques qui ont bougé avec le temps.» On quitte la Première Guerre pour la Seconde. Les originaux de Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au stalag IIB n’ont jamais été montrés en public. Le fils n’a pas encore achevé de transcrire l’enfer de son père, dans lequel il se met astucieusement en scène. «En le faisant, remarque Jamet, il rend passionnant un truc indigeste.» On apprécie le réalisme fouillé avec lequel le dessinateur croque les chars. Plus loin, son trait donne la mesure du froid (-30 °C).

L’escalier mène aux douches. Laissons la guerre pour Nestor Burma. Sur l’œuvre de Léo Malet, le dessin s’arrondit. Paris impose son décor. Les onomatopées changent de registre. Polar toujours avec Le petit bleu de la côte ouest, un roman signé Manchette. Tardi modernise son trait: une voiture déboule sur un périphérique. On poursuit L’étrangleur, adapté de Siniac, en cimaise. Un zeste de Débauche, celle de Pennac. Et les pas nous guident dans le petit bassin. Des extraits des quatre tomes du Cri du peuple flottent au-dessus des catelles blanches. «Ce qui est exceptionnel avec Tardi, souligne le cocommissaire, c’est qu’il s’approprie les sujets qu’il traite. Il fait plus qu’adapter le roman de Vautrin, il ajoute ses propres anecdotes. Il a beaucoup lu sur la Commune de Paris, qui lui tient tellement à cœur.»

Et Adèle? Vous savez, la Blanc-Sec, qui écrit de loufoques romans-feuilletons au début du XXe siècle. Elle éclate en grand au-dessus de l’ancien plongeoir. Trois cases, mesurant 18 cm de haut dans Le labyrinthe infernal, ont été gonflées à 8 mètres. Sans que le trait ne faiblisse. Extraordinaire. Une tapisserie de lignes verticales vertes et brunes du plus bel effet, imaginée par l’autre cocommissaire, Jean-Marie Derscheid, accueille des originaux d’Ici même (avec Forest) et d’Adèle, bien sûr.

(24 heures)

Créé: 09.03.2015, 10h34

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«Pas de deux» se danse en couple ou en trio entre des Suisses et des Russes. Parmi eux, le Genevois Wazem. Sa correspondance avec Olga Lawrentjewa, lui en français, elle dans sa langue, est doublée en anglais. Ils s’échangent planches, dessins, croquis, esquisses et collages, se racontant l’un à l’autre dans un processus très improvisé.

Ce projet entre Lucerne et Saint-Pétersbourg trouve son catalogue dans le dernier numéro de la revue zurichoise «Strapazin». Si l’audace et la fougue des Suisses sont belles à voir, la radicalité des Russes surprend. L’accrochage dépasse les attentes.

Autre duo, celui de la Belge Dominique Goblet et du Berlinois Kai Pfeiffer. Prolongeant leur livre «Plus si entente», ils inventent une suite sous la forme d’une exposition dans laquelle la couleur verte s’impose. Très original.

«Cowboy Henk», scénarisé par Kamagurka et croqué par Herr Seele, est un personnage particulièrement décomplexé. Autant que son dessinateur flamand, dont la bible est l’Anthologie de l’humour noir de Breton. Et comme il peint aussi, il montre une parodie très hilarante du «Bûcheron de Hodler».

Pour la première fois, Fumetto expose sur un bateau. On y rencontre le travail de l’Espagnol Miguel Gallardo autour de sa fille autiste. Et d’autres perles dans un programme riche…

Lucerne, divers lieux
Jusqu’au di 15 mars
www.fumetto.ch

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