Depuis 50 ans «Temps Présent» nourrit le débat romand

Histoire d'iciL’émission de reportages a gardé l’esprit de «Continents sans visa», qu’il a remplacé en 1969: un journalisme d’investigation prêt à bousculer les idées reçues. Retour sur sa genèse.

«Temps présent» en 1976 avec Claude Torracinta et Leonid Plioutch, dissident soviétique.
Vidéo: RTS

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«Souvent, je regarde votre émission consacrée au présent du Temps. C’est toujours un véritable présent, parfois poignant, toujours probe et intelligent, sensible et généreux, qui réconcilie le temps de votre présence avec la télévision.» Cette réaction de téléspectateur envoyée au premier producteur de «Temps Présent», Claude Torracinta, est signée Jean-Luc Godard. En cinquante ans d’existence – un jubilé qui sera fêté à l’antenne jeudi 18 avril – l’émission a réveillé les consciences, fait voyager les téléspectateurs à l’heure où les images arrivaient au compte-gouttes de l’étranger. Elle a aussi choqué les milieux économiques, politiques ou religieux en témoignant de faits de société encore tabous mais ancrés dans la vie des Romands. Deuxième émission la plus ancienne dans le paysage audiovisuel européen après «Panorama» sur la BBC (1953), elle fait preuve d’une longévité mais surtout d’une stabilité éditoriale particulièrement remarquable à l’heure du bouleversement médiatique et du changement des habitudes de consommation télévisuelle.

«Temps présent» voit le jour en 1969 lorsque la direction générale de la Télévision romande choisit de mettre l’accent sur l’information. «Nous sommes dans un contexte sociopolitique bien particulier, un an après Mai 68, explique Claude Torracinta. Le téléjournal est encore centralisé à Zurich. Les Romands n’ont accès qu’à très peu de chaînes. Les Valaisans, par exemple, n’en reçoivent qu’une.» Il est alors décidé de regrouper les moyens de «Continents sans visa», à la diffusion mensuelle, pour créer un magazine hebdomadaire programmé en première partie de soirée. Sa direction est confiée à Claude Torracinta.


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L’esprit et les pratiques de «Temps Présent» sont de fait fortement imprégnés par «Continents sans visa» (1959-1969), composé de réalisateurs formés au grand écran. On y retrouve des membres du Groupe 5, petite équipe de cinéastes genevois (Alain Tanner, Jean-Louis Roy, Claude Goretta, Michel Soutter et Jean-Jacques Lagrange), influencée par le cinéma direct. «Nous voulions coller au réel et traitions déjà de sujets liés à notre réalité sociale, culturelle et politique ici et dans le monde», se souvient Jean-Jacques Lagrange, pionnier de la télévision en Suisse romande dès le début des années 50. À cette époque, la télévision ne forme pas encore de journalistes. Ceux qui accompagnent les réalisateurs viennent de la radio et de la presse écrite. Le magazine mensuel provoque déjà des scandales et l’ire des milieux conservateurs. À l’instar d’un reportage sur le planning familial signé par Jean-Jacques Lagrange en 1965. «Temps Présent» va poursuivre et professionnaliser le journalisme d’investigation initié dans «Continents sans visa», précise-t-il.

L’avantage d’une petite structure

Le soin apporté à l’image, des équipes composées de quatre professionnels (réalisateur, journaliste, cameraman, preneur de son) et du temps suffisant donné à l’enquête et au montage deviennent la marque de fabrication du nouvel hebdomadaire. «Dans une petite structure comme la RTS, la poids de l’informel, la liberté de proposer et d’enquêter sur des sujets qui tiennent à cœur des journalistes jouent aussi un rôle important dans la qualité et la longévité de «Temps Présent», observe Roxanne Gray, doctorante en histoire à l’Université de Lausanne qui a supervisé un web doc sur l’évolution de magazine (lire l'encadré).

À sa faveur, «Temps Présent» jouit longtemps d’un quasi-monopole: d’abord à l’interne puisque le développement des autres magazines de la TSR ne voit le jour qu’en 1976 avec «À bon entendeur» suivi de «Tell Quel» un an plus tard. Puis face aux chaînes françaises encore peu nombreuses et qui diffusent de la fiction le jeudi soir. Le tournant des années 90, la privatisation des chaînes qui se multiplient, puis l’arrivée d’«Envoyé Spécial» à la même heure bouscule l’ordre établi sans pour autant faire vaciller le vaisseau «Temps Présent».

«Les équipes n’ont jamais renoncé à aborder des sujets qui fâchent, comme le rôle de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale. Ni hésité à casser les mythes et bousculer les croyances, ce qui leur a valu de nombreux prix et une reconnaissance à l’internationale», poursuit Roxanne Gray. Les réactions, voire les plaintes déposées à la suite de certains reportages, n’ont pas coupé non plus le lien qui unit les téléspectateurs romands à l’émission, qui figure toujours parmi les magazines les plus regardés de la RTS aujourd’hui.


Souvenirs de producteurs


1971

«Les homophiles»

«Dans ce reportage, on parlait des homosexuels. Dans le contexte de l’époque, voir deux hommes ou deux femmes qui s’embrassent à l’écran était totalement nouveau, alors qu’aujourd’hui, c’est devenu banal, explique Claude Torracinta, ancien producteur. Une partie de l’opinion était choquée. À leurs yeux, «Temps présent» sentait le soufre. Trois conseillers d’État (un Vaudois, un Valaisan et un Neuchâtelois) ont fait pression auprès de la direction générale de la TSR sans même avoir vu le sujet pour reporter l’heure de diffusion en deuxième partie de soirée. Leur demande n’a pas été acceptée.» Sur les écrans français, il faudra attendre 1975 pour qu’un reportage sur le même thème soit diffusé.


1985

«Les fous du football»

«Comment oublier les images dramatiques rapportées par Pierre Demont et Claude Schauli, qui se trouvaient en juin 1985 dans le stade du Heysel en Belgique lors de la tragédie qui fit plusieurs dizaines de morts lors du match de foot entre l’équipe de Liverpool et celle de la Juventus?» se souvient Claude Torracinta. «Notre équipe réalisait alors un reportage sur les supporters de foot. Ce jour-là, nous avions également un cameraman sur la pelouse au moment où la situation a dégénéré. Ces images, particulièrement marquantes, ont fait le tour de la planète et font désormais partie de la mémoire collective.»

La page du reportage pour le revoir en intégralité


2008

«Securitas, un privé qui vous surveille»

Pour Jean-Philippe Ceppi, producteur de «Temps Présent» avec Jérôme Laporte, ce reportage, qu’il a lui-même tourné avec le réalisateur Mauro Losa, expliquait comment une taupe de la société Securitas s’était infiltrée, sur mandat de Nestlé, au sein du mouvement altermondialiste Attac pendant et après le G8 d’Évian entre 2003 et 2004. Les révélations avaient entraîné une vague d’indignation et le dépôt de deux plaintes ainsi qu’une série de remises en question au niveau politique. «On s’est confronté au problème de la délinquance industrielle, un des tout grands sujets d’intérêt public du XXIe siècle.»

La page du reportage pour le revoir en intégralité


2013

«Contre Nestlé jusqu'à la mort»

Cinq ans après avoir dénoncé les méthodes d’infiltration d’une société de sécurité privée au sein du mouvement altermondialiste Attac, «Temps Présent» continue à creuser dans les méandres complexes de la délinquance industrielle. Ce reportage accusait Nestlé d’homicide par négligence pour n’avoir pas protégé un de ses employés assassiné en Colombie et connu pour être un syndicaliste engagé. «Cela démontre la cohérence éditoriale de «Temps Présent» sur cette thématique. Un professionnalisme salué à l’international avec l’obtention d’un prix au Festival de grand reportage d’actualité (FIGRA) en 2014», note Jean-Philippe Ceppi.

La page du reportage pour le revoir en intégralité (24 Heures)

Créé: 06.04.2019, 13h39

En chiffres

1969


L’année de la naissance de «Temps Présent», lancé par Jean-Pierre Goretta, Jean-Jacques Lagrange, Marc Schindler et Claude Torracinta.





1992


L’année où une femme, Béatrice Barton, devient productrice et présentatrice de «Temps Présent». Une seule autre suivra en 2005.





2388


Le nombre d’émissions produites en cinquante ans, ce qui représente un plus de 3000 reportages réalisés en Suisse et à l’étranger.





355000


Le nombre de vues sur YouTube du reportage «Migrants sur la route de l’enfer», un record.





35


À 37%, la part de marché moyenne des émissions de «Temps Présent» ces cinq dernières années. Il figure parmi les magazines les plus regardés de la RTS.





250


Environ le nombre de sujets consacrés au travail, le thème le plus traité. Le magazine a abordé, entre autres, la précarité, la migration ou le divorce.

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