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Elena Ferrante va se faire voir

La première saison de «L’amie prodigieuse» arrive enfin et rend justice à la saga de Lila et Lenù. Événement.

A gauche, Elisa Del Genio (Elena Greco) et Ludovica Nasti (Lila Cerullo) dans «L’amie prodigieuse, première saison». Ci-contre, leurs interprètes à l’adolescence, Margherita Mazzucco et Gaia Girace.
A gauche, Elisa Del Genio (Elena Greco) et Ludovica Nasti (Lila Cerullo) dans «L’amie prodigieuse, première saison». Ci-contre, leurs interprètes à l’adolescence, Margherita Mazzucco et Gaia Girace.
PHOTOS CANAL+

Miracle à l’italienne, malgré le triomphe mondial de la tétralogie lancée par «L’amie prodigieuse» en 2011, l’identité de son auteur Elena Ferrante, reste toujours inconnue. Par contre, ses héroïnes, Elena (dite Lenù) et Raffaela (dite Lila), se laissent désormais dévisager en série. Diffusée sur Canal +, bientôt en DVD, l’adaptation enchante par sa facture néoréaliste, à l’austérité ouvrière maçonnée dans le Naples des années 1950. Dans la première saison produite par la RAI et HBO, ses interprètes, Elisa Del Genio et Ludovica Nasti, deux gamines du coin, 12 ans, «collent» au texte avec une grâce inouïe, éclaboussant avec une spontanéité irrésistible les images que se seraient préfabriquées les lecteurs. Parfaites Lila et Lenù, aussi raccord avec l’imaginaire déployé dans la saga que les poupées de chiffons que ces comédiennes débutantes serrent sur leur tablier d’école. De là, en fines observatrices, les amies peuvent mater les machos et les harpies qui se déchirent sur fond de Parti communiste et de Camorra. Se profilent alors les péripéties d’un feuilleton qui va évoluer durant 60 ans, les actrices Margherita Mazzucco et Gaia Girace prenant le relais à l’adolescence. La série aura quatre saisons, une par volume.

Et déjà la légende s’imprime. Elena Ferrante a participé à la sélection des interprètes à distance, par mail. Car ce, ou cette diablesse, communique ainsi avec régularité depuis sa retraite. Dans une de ces interviews anonymes certifiées authentiques par la production, «elle» avoue ainsi avoir modéré son droit de regard sur la série par instinct. «Si j’avais dû choisir les deux actrices, je ne m’en serais jamais sortie. En général, les images que j’ai en tête quand j’écris, évoluent beaucoup. Il vaut mieux ne pas exercer de droit de veto.» Loin des yeux, loin du cœur: «La petite Lila me semble parfaite. Et la petite Elena connaît des moments fondateurs de la femme qu’elle deviendra.» Et de prévenir tout regret: «Les livres n’ont pas besoin de protection: ils sont là, fixés pour toujours, patients et invulnérables.»

La solitaire a néanmoins tenu à superviser l’écriture du scénario. Les échanges épistolaires avec Elena Ferrante, dit le réalisateur de «L’amie prodigieuse» Saverio Constanzo, pourraient remplir un livre entier. Le cinéaste avait approché l’écrivain pour adapter un autre de ses romans, il y a une dizaine d’années. Quand le projet de «L’amie prodigieuse» a ressurgi sous l’égide des puissants producteurs HBO et RAI, c’est Elena Ferrante qui a imposé son nom. Saverio Constanzo a alors collaboré via son éditeur, le seul à la fréquenter en chair et en os. «C’était comme travailler avec un fantôme, avoue le cinéaste, elle va droit au but et ne se montre pas forcément délicate.» Le Romain affirme toujours ignorer le sexe de son mentor. En pratique, Elena Ferrante a demandé à valider sur photo chaque nuance des papiers peints, chaque bibelot des foyers, chaque arcane du quartier.

Autre fidélité qui calibre l’ambition d’une production vouée à conquérir le monde, un gros travail a été accompli au niveau linguistique. Lenù se détache en effet de ses racines en adoptant l’italien classique enseigné à l’école, où la maîtresse désapprouve l’usage du dialecte napolitain. Même les néophytes apprécieront la musicalité rustique de ces dialogues qui a obligé la RAI aux sous-titres, ce soin apporté aux notes a priori minuscules qui solidifie un caractère original. À ce stade de perfectionnisme d’ailleurs, les producteurs de HBO, créateurs de «Game of Thrones», ne doutaient plus de l’existence d’Elena Ferrante.

Dans l’adaptation surgit une voix off, écho au style indirect du roman. Cette narratrice prend même corps avec la comédienne Alba Rohrwacher. «Je voulais raconter à la première personne comme si c’était l’ébauche d’un livre», précise Saverio Constanzo, soucieux de «la liberté anarchique et sentimentale qui émane d’un journal intime». L’incarnation provoque un trouble onirique dans «L’amie prodigieuse», rappel de la règle du «je» qui préside ici, entre l’auteur Elena Ferrante, sa fictive Lenù et... dieu sait qui. Pour la romancière, ces interventions ne constituent un alter ego en aucune façon. «L’Elena qui écrit n’est pas réductible à une voix off.» Et de se distancier, déjà en route vers des horizons littéraires plus vastes qu’un écran télé: «Je ne m’inquiète pas de la trahison de mes livres. Le problème est que je suis trop habituée à avoir le pouvoir absolu sur une histoire.» Mais «L’amie prodigieuse» ne lui appartient déjà plus.

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