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Les génériques de séries en disent si long sur la télévision

Le Français Olivier Joyard fouille l’art des intros aux feuilletons américains. Une saga édifiante.

Fondu de séries américaines, le journaliste Olivier Joyard étudiait l’an dernier la manière dont les producteurs concluaient une saison. Dans «Les génériques de série», le Français se passionne pour le début de ces histoires d’amour télévisuelles. Il y a de quoi, tant ces bouts de pellicule de moins de deux minutes griffent une œuvre. «C’est une pilule magique qui expédie dans un autre monde, comme Alice au pays des merveilles», fantasme un expert. «Un scotch qui arrache, déclenche l’émotion», note un autre. «Un doudou anxiogène» renchérit une journaliste de Variety. «Après une sale journée, juste voir le lancement de votre série préférée, réconforte.»

Apéritif aussi addictif que le produit à consommer, le générique provoque souvent la métaphore alimentaire chez les observateurs des «couch potatoes» vautrés dans leurs salons. «Il dresse la table, joue à l’amuse-bouche, familier et inhabituel à chaque fois. Il me suffit d’entendre la musique d’«Urgences» (1994) pour me propulser dans le passé. Je me revois à dix ans, le dimanche soir, bercée sur le canapé», avoue Marie Turcan, critique française. Documentée par les interventions d’aficionados convaincus, coproduite par Digital Kitchen, qui fabrique clips de pubs et génériques, la plongée enthousiaste dans les bulles du désir plane avec emphase: «Le générique de «La quatrième dimension (Twilight Zone)», concrétise l’idéal platonicien de tout créateur».

Au-delà, la puissance de frappe de ces brèves intros n’a jamais été négligeable. Pour preuve, vers 1950, à l’essor de la télévision, les sponsors, du savon Ivory à la lessive Duz, exigent de luire en amorce des séries. L’empreinte déteint sur leur appellation, le «soap opera» rentre désormais dans tous les foyers. Pour le journaliste et documentariste Olivier Joyard, «le générique fait alors figure de champ de bataille d’une guerre commerciale». Avec «Hitchcock presents», Sir Alfred rectifie le tir, thématisant une série qui devient en soi une marque. Avec un style aussi lapidaire que l’exige la discipline, le cinéaste pose les pions historiques: «Avec «Mission impossible» et son générique hypercréatif qui allume indéfiniment la mèche de gauche à droite, de droite à gauche, sur une musique anthologique de Lalo Schiffrin, la télé invente et s’affranchit définitivement». Le générique se dégage du support publicitaire et devient une balise quasi iconique de son époque. Voir les intros de «Dynasty» ou «Dallas» qui effeuillent la thématique bourgeoise comme un magazine de mode. Ou encore, dans les années 1970, la réalité sociétale plus sombre dont veut désormais témoigner la télévision. L’art de cette titraille si spécifique prend alors un positionnement éthique, rappelant «le texte dans l’image» selon Roland Barthes, soit la construction sémiologique d’un discours.

Le territoire génère alors parfois des bijoux de sophistication. L’exemple des «Sopranos» passionne par sa calculation millimétrique. Tony Soprano rentre de New York, roule vers sa banlieue. «Nous indiquons que c’est là qu’il faut habiter, le New Jersey, déclare David Chase, c’est la série qu’il faut regarder, nos mafieux, pas ceux de Scorsese ou Coppola. Avec l’idée de fond, la conquête de l’Ouest.» Et d’ironiser. «C’est là que j’ai grandi, rencontré ma femme, fumé mon premier joint!»

De nos jours, de «petites constructions arty déprimées» en grand n’importe quoi, via le chef-d’œuvre, de «Twin Peaks» en «Game of Thrones», l’exercice perd son homogénéité sociologique, mais pas sa force. Vu, revu, parodié, le générique provoque des millions de clics sur la Toile. Ainsi de «Smilf», qui changeait d’intro en phase avec l’actualité. À l’épisode 8, comme le classique «Manhattan», «Rapsody in Blue», de Gershwin, sert de bande-son à des cartons à la typographie désuète des films de Woody Allen. Sur fond noir, avec une innocence laconique, une voix d’enfant surgit, dit la main du père sur son vagin. Pur film d’horreur et manifeste accusateur.

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