Les mains dans la terre, le botaniste défriche aussi la science

PortraitContemplatif et fin observateur de la nature, le directeur du Jardin botanique lausannois, François Felber, se plaît à faire vivre ce petit coin de paradis urbain

Image: Florian Cella

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La fenêtre du bureau de François Felber donne sur un imposant cèdre. «J’y vois toutes sortes d’oiseaux et régulièrement des écureuils», relève le directeur du Musée & Jardins botaniques cantonaux et du Jardin alpin de Pont-de-Nant. Observateur attentif, il l’est dans tous ses déplacements: entre Cernier, où il habite, et Neuchâtel, il s’émerveille lorsqu’il aperçoit derrière la fenêtre du bus cinq cigognes dans un champ. Entre la gare de Lausanne et le jardin lové au pied de la colline de Montriond, sa rencontre avec des mésanges «illumine» sa journée. Mais ne vous fiez pas aux apparences. Derrière la bonhomie de cet amoureux de la nature à la voix calme et posée se cache un scientifique et chercheur expérimenté, docteur en botanique de l’Université de Neuchâtel et spécialiste de l’échange de gènes entre les espèces, plus particulièrement entre les différents types de blé.

Du haut de son 1,90 m, le longiligne François Felber embrasse la position de directeur d’institution d’une force tranquille et veille à établir des lignes claires pour ses troupes. «Je m’énerve une fois par année et là, ça fait son effet, rigole-t-il. J’essaie surtout d’être à l’écoute et de comprendre. Je pense avoir développé de l’empathie, en particulier lors de mon précédent poste à la direction du Jardin botanique de Neuchâtel, dont l’existence avait été remise en question. J’ai appris à détecter les gens vrais… et les autres.» Son collègue, Christian Parisod, professeur de botanique à l’Université de Berne, qui a travaillé dans son équipe avant d’enseigner à ses côtés, confirme: «Il a une vraie capacité à prendre le meilleur des gens qui l’entourent.»

Le petit monde qu’il dirige depuis 2011 est composé de corps de métiers très hétérogènes entre les jardiniers, les biologistes, la secrétaire ou encore les civilistes. Il met un point d’honneur à ouvrir son jardin au plus grand nombre. Et s’applique à le rendre intelligible et vivant à travers des expositions – la nouvelle, «Villes sauvages», explore les liens de la faune et de la flore avec l’espace urbain – ou des balades thématiques, tels ses mardis botaniques très prisés. «Sa force est de toujours garder un pied dans la recherche fondamentale et un autre dans la vulgarisation scientifique», relève Christian Parisod.

Le directeur aime sincèrement cet espace vert qui verra bientôt éclore une nouvelle serre – le projet date des années 1980. Elle abritera des plantes tropicales médicinales, mais aussi d’autres, carnivores, dont le jardin possédera alors l’une des plus grandes collections de Suisse. Mais son coin préféré reste l’arboretum situé dans les hauteurs du poumon vert. «Sur 100 mètres, on passe d’une forêt de chez nous à un paysage de Méditerranée. C’est incroyable sur une si petite surface d’avoir des ambiances aussi différentes.»

En symbiose avec les lieux et sans se prendre au sérieux, il n’hésite d’ailleurs pas à retrousser ses pantalons pour se planter au milieu de l’étang pour la photo. Hasard de l’existence, c’est aussi entre les murs du bâtiment principal, dans l’espace actuel consacré aux expositions, que François Felber a suivi le début de son cursus universitaire en botanique. «En revenant ici, j’ai retrouvé les trous dans le linoléum de la salle des cours. J’étais touché car j’y ai passé une année extraordinaire.»

Des OGM au brassage de bière

Entre 1997 et 2010, le botaniste prend part au débat très médiatique sur les organismes génétiquement modifiés (OGM) en tant qu’expert. Ses études sur les bénéfices et les risques des plantes transgéniques lui ont valu de participer aux recommandations issues par la Confédération en la matière. Dans son discours, le scientifique tient à séparer clairement la technique – «oui, certains transferts de gènes peuvent apporter des améliorations durables à certaines plantes» – des structures qui gèrent les semences d’OGM.

Son amie et collègue de longue date Nicole Galland, professeure honoraire de biologie à l’Université de Lausanne, admire sa force de caractère. «Son flegme apparent cache en réalité un sacré bosseur. Il a beau être proche de la terre, quand il s’exprime sur les OGM par exemple, c’est l’expert qui parle et qui connaît parfaitement la question puisqu’il l’a étudiée de près. Je le côtoie depuis les années 1980 et je dois dire qu’il n’a pas changé. Il est tout en finesse et en discrétion et doté d’un humour très subtil.» En effet, ici et là au fil de la conversation, le directeur montre des traits d’esprit qui laissent présager que les journées passées dans sa cuisine avec ses deux fils, Gilles, 23 ans, et Sylvain, 29 ans, à brasser la Felbière doivent certainement être poilantes.

Ce père de trois enfants se ressource dans son jardin potager à cultiver des légumes rares, mais a aussi besoin de se lancer de nouveaux défis. La bière en est un, la vannerie un autre et depuis peu des cours de russe. Il s’est déjà rendu à quatre reprises au pays des tsars. La première fois en 2015 avec le photographe lausannois Mario Del Curto pour visiter l’Institut Vavilov, centre pionnier de conservation d’anciennes variétés et de création de nouvelles. Le livre qu’ils ont coécrit sur le sujet, «Les graines du monde», vient d’ailleurs de recevoir le Prix P. J. Redouté des meilleurs ouvrages de jardin. Mais si le directeur fait tant d’efforts linguistiques, c’est pour pouvoir y retourner avec un de ses fils, et tenter de se faire comprendre de ses nouveaux amis scientifiques qui partagent comme lui la passion des herbiers et la préservation des espèces.

Lausanne, Jardin botanique Exposition «Villes sauvages» jusqu’au di 28 oct. www.botanique.vd.ch (24 heures)

Créé: 07.06.2018, 08h49

Infobox

1957
Naît le 27 septembre à Lausanne, où il grandit avant de déménager avec ses parents et sa sœur
à Épalinges.
1964
Réalise son premier herbier à l’école, qu’il conserve précieusement.
1979
Passe son certificat de botanique. La classe de cours était à côté de son bureau actuel.
1987
Obtient son doctorat en sciences à l’Université de Neuchâtel avant de s’envoler pour la Caroline du Nord dans
le cadre d’un stage postdoctoral.
1989
Naissance de son fils Sylvain. Suivront Amélie (1992) et Gilles (1995).
1997
Conservateur puis directeur du Jardin botanique de Neuchâtel.
2011
Directeur du Musée
& Jardins botaniques cantonaux (Lausanne
et Pont-de-Nant).
2015
Commence à brasser avec ses deux fils sa propre bière, la Felbière, et suit
son premier cours de vannerie. Il découvre
la Russie et y est retourné trois fois depuis.

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